LIVRE IXe. — CHAPITRE II. 58S
point de riants paysages et des scènes de joie, mais le daim qui fuit sur des collines bruneuses, l'oiseau fatidique immobile sur recueil, et son cri funèbre qui annonce les naufrages , les quatres pierres mousseuses qui marquent sur la bruyère le lieu où dort le pauvre voyageur arrivé au terme de sa course, les nuages flottants que la lune blanchit, et dans ces nuages les ombres des ancêtres et les sons fugitifs de leur voix mêlée à celle des vents.
La sanglante religion d'Odin répand ses teintes sombres dans les Eddas des Scandinaves, tandis que l'audace, la rudesse barbare, les passions farouches de ces hommes de fer éclatent dans leurs chants de pirates. Originairement les Niebelungen , modifiés ensuite par le christianisme, n'étoient que l'épopée des anciens germains, la grandiose peinture de leurs temps héroïques, de leurs superstitions et de leurs mœurs féroces, de leurs idées du monde invisible : tableau étrange , saisissant de vigueur, au fond duquel se dresse, comme une apparition terrible, La gigantesque figure d'Attila. Partout, aux mêmes époques, chaque peuple enfantoit une poésie, analogue à sa religion, à son caractère, à ses habitudes, à sa langue et à son climat. Ces poésies populaires, premiers essais de l'art, expriment tous les ordres de sentiments avec toutes leurs nuances; mais ce qui le plus souvent y domine, c'est la rêverie et la tris— tomb i, 25
tesse, car riiomme ici-bas souffre toujours, soit de ses désirs, soit de ses craintes ; toujours il se sent exilé et aspire toujours à un terme inconnu, à u& bien, il ne sait quel bien, dont il a au-dedans de soi la vision vague.
Plusieurs causes ayant concouru à hâter ou à retarder le développement de la poésie chez les diverses nations qui se partagèrent l'Europe après la chute de F empire romain, il n'existe point entre les œuvres du même genre de synchronisme rigoureux, quoique, dans Fensemble des productions de Fart, la loi de leur génération se manifeste avec une constance invariable. Ainsi, après Fépoque purement théologique, on voit apparoître les légendes, expression poétique des croyances chrétiennes , mêlées d'autres croyances d'origine différente ; car, en adoptant le christianisme, les peuples conservèrent ce qui, dans les mythes antérieurs, avoit le plus frappé leur imagination , certaines notions surtout des êtres mystérieux en qui se personnifiaient les puissances cachées de la Nature.
Des chants nationaux et guerriers représentoient , à la même époque, le mouvement de la vie sociale dans la sphère des réalités exclusivement terrestres. De ces deux éléments se forma une double épopée, Fépopée héroïque de Charlemagne, d'Arthur, des preux de la Table-Ronde, et Fépopée mystique du