LIVRE IXe.— CHAPITRE II
Saint-Graal. En celle-ci dominoient le sentiment religieux et la pensée théologique; dans celle-là les passions humaines, mais spiritualisées par l'influence du christianisme, par ce développement du sens moral, qui, modifiant les idées, les mœurs, enfanta la chevalerie , merveilleuse manifestation d'un monde idéal entièrement nouveau. Ces deux épopées, quoique nées en France, furent communes à toutes les nations chrétiennes, parce qu'elles exprimoient ce qu'elles avoient de commun, leur foi naïve, fervente, et l'esprit général qui les animoit. Elles étoient d'ailleurs; à plusieurs égards, moins séparées qu'ensuite elles ne le furent, quand les gouvernements mieux affermis, héréditairement confiés à des princes ambitieux et avides, créèrent entre elles des hostilités permanentes ; quand les institutions, les législations se caractérisèrent par des différences stables et profondes; lorsqu'enfin les langues se fixant, se devinrent de plus en plus mutuellement étrangères. La poésie alors, individualisée dans chaque peuple, suivit les phases particulières de son évolution plus hâtive ou plus lente, et se diversifia selon la nature et le degré de sa civilisation spéciale, ses mœurs et son génie propre.
L'Italie ouvre cette nouvelle ère. Elle produisit, dès le troisième siècle, le poète souverain, qui, de sa colossale hauteur, dominant tous les poètes ve-
nus depuis , ne peut être comparé qu'à lui-même. La divine comédie ne ressemble en aucune manière aux épopées des âges précédents. Toute théologique par le fonds, mais d'une théologie longtemps travaillée par la raison humaine, elle embrasse le système entier des connoissances du temps, la philosophie, la science, étroitement liées à la doctrine dogmatiquement transmise. La poésie du Dante, sobre de mots, concise, nerveuse, rapide, et cependant d'une prodigieuse richesse , se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi chrétienne, celui qu'habite l'homme pendant sa vie présente. Sombre et terrible, lorsqu'elle décrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l'éternelle douleur, elle s'empreint aux lieux où s'expient les fautes légères, où se ferment les plaies guérissables, d'une tristesse douce et pieuse , et semble ; en ces régions sans astres , refléter les lueurs molles d'un jour à demi-éteint ; puis , tout-à-coup , s'élevant de ciel en ciel, traversant les orbites des soleils innombrables, elle se revêt d'une splendeur toujours plus éclatante, s'embrase d'une ardeur toujours plus pure, jusqu'à ce qu'elle se perde, par de là les dernières limites de l'espace, dans la lumière essentielle ellemême, et l'amour incréé.
Mais , en incarnant dans sa sublime poésie ces