LIVRE IXe. — CHAPITRE II
mondes invisibles, Dante y sut rattacher les événements réels et les passions des hommes. Il les peignit à larges traits, et souvent d'un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abimes du cœur, et en réveillent tous les échos. Il y a dans son poëme des cris effrayants et d'affreux silences. Les acres vapeurs du crime , de la haine immortelle , de la vengeance atroce, s'y mêlent aux plus suaves parfums de la tendresse et de l'innocence , des saintes affections et du céleste amour. Quelquefois le poète vous montre, comme à travers un voile, en quelques vers simples et mystérieux, tout un drame lamentable. 11 exprime moins les sentiments qu'il ne les suscite , par une sorte de magique évocation ; et lorsque, plein de ses pensers profonds, emporté par l'orage qui gronde au-dedans de lui , on le croiroit entièrement séparé de la Nature, voilà que soudain, l'embrassant d'un regard, il en reproduit, avec sa parole flexible et brève , riche de reliefs et de couleurs, les plus ravissants aspects, les plus délicates nuances , les accidents les plus fugitifs.
La tendance générale de l'épopée du Dante , se confond avec celle du christianisme même, qui, soulevant l'homme des basses régions où maintenant il est confiné, lui imprime un mouvement d'ascension vers Dieu , terme infini de ses désirs et but final de son existence. Il l'excite à se dégager
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de ses liens matériels, à s'affranchir des sens, à vivre toujours plus de la vie propre de sa pure essence, à transformer ses passions terrestres, à les diviniser dans l'amour éternel et universel. Pétrarque, en un genre qui, Bien que profane, a, par l'élément mystique qu'il renferme , des affinités avec l'hymne , manifeste aussi cette tendance chrétienne. L'amour tout spirituel, qui, dans ses mélodieuses élégies, soupire des accents d'une tristesse si douce, si calme, si éthérée, ne ressemble-t-il pas à l'amour des anges? Et que trouveroit-on chez les anciens à y comparer?
Après l'œuvre du Dante, l'Italie produisit deux autres œuvres épiques : YOrlando, où respire le génie payen qui venoit de renaître , l'enivrement de la forme extérieure, de la beauté corporelle, la fougue des sens, l'ardeur impétueuse de la vie, qui, des hauteurs où le christianisme l'avoit élevée, déborde à torrents dans la plaine ; la Jérusalem dé* livrée, foible retour à l'esprit chrétien, où l'imagination et le souvenir remplacent la foi réelle, la foi antique qui étoit l'homme môme ; poésie hésitante et déjà mêlée de quelque chose de factice et de faux, mais qui, sous un autre point de vue, élargit le domaine de l'art par le rapprochement ou le contraste de croyances , d'idées , de mœurs diverses , du monde de l'occident et du monde oriental