‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 200 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE II. 3f · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE II. 3f

Pendant des siècles, toujours sous les armes pour se défendre ou pour attaquer, l'Espagne ne jouif pas d'assez de repos pour recueillir et pour ordonner dans un vaste poème les légendes héroïques de son Romanceros. Les Maures expulsés, un autre champ s'ouvrit à son activité conquérante et aventureuse. La découverte d'un monde nouveau , les hauts-faits accomplis par quelques hommes d'une audace extraordinaire , en ces contrées alors si étranges , offroient sans doute un caractère épique; mais les sentiments dont vit l'épopée manquoient presque tous. Aucun principe moral, aucune idée généreuse et grande, aucun enthousiasme d'une nature élevée, n'anoblissoit le courage des vainqueurs , animés seulement d'une avidité brutale, tourmentés de la soif de l'or. U Araucaria n'est guère que l'histoire versifiée d'un épisode de cette immense conquête. Celles des Portugais , la lutte hardie de leurs navigateurs contre l'océan et ses tempêtes , l'héroïsme des chefs, que relevoit une pensée constante d'honneur personnel et de gloire nationale , présentaient un côté poétique. Camoëns le saisit, et si la Lustade n'occupe parmi les œuvres épiques qu'un rang secondaire , du moins elle sert à constater la condition première , invariable de l'art, dont la source est toujours sur la montagne qu'habitent les dieux, 4 la suite de ses troubles religieux !et civils, après

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une révolution qui conduisit un de ses rois à l'échafaud, l'Angleterre enfanta une épopée analogue au génie du protestantisme et à la sombre exaltation du fanatisme puritain. La question du Bien et du Mal, dans ses rapports avec lès destinées humaines et le dogme de la déchéance, fermentant au fond d'un esprit énergique et austère , Milton n'eut qu'à descendre en lui-même, dans les souvenirs passionnés de la guerre, sainte à ses yeux, à laquelle il avoit pris une si vive part, pour peindre celle que, selon la théologie chrétienne, l'orgueil de la créature suscita, avant la Création présente, dans le ciel. A différents égards, cette guerre gigantesque résumoit les pensées, les impressions du poète et celles de ses contemporains engagés dans le même combat. La défaite de Satan, sa chute désespérée qui plus tard entraine celle de l'homme, frappé lui aussi d'une réprobation fatale , éternelle , sans remède possible , si Dieu n'intervient surnaturellement pour le sauver : ce dogme terrible les enivroit d'une joie lugubre; et lorsqu'au sein de l'abîme, se dressant sur son trône de feu, l'Esprit superbe, irrévocablement affermi dans sa rébellion , menaçoit encore et juroit de se faire de sa ruine même un empire, cette indomptable opiniâtreté répondoit tout ensemble et à leurs instincts de sectaires et à leurs inflexibles passions politiques.

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