LIVRE IXe. — CHAPITRE II
Et, pour que rien ne manquât à cette belle époque de la poésie espagnole, elle fournit au reste de l'Europe les premiers modèles de la comédie de mœurs et de celle d'intrigue.
Quelque chose d'extraordinaire s'opéroit alors chez les nations chrétiennes : elles iressailloient comme la femme qui va enfanter"; une force secrète , irrésistible , les pressoit de produire audehors ce qu'avoit formé dans leur sein un travail interne de dix siècles. Voici donc qu'au fond de l'Occident, sous un climat sombre, en un pays longtemps en proie aux discordes des partis, ensanglanté par leurs fureurs, naît, dans l'obscurité d'une condition basse, au milieu des soucis de la pauvreté, un homme que nul ne regarde, et qui s'ignore luimême. Cet homme, extérieurement semblable à tous les autres, qui parloit, agissoit comme eux, qu'ils appeloient William Shakespeare , le braconnier , puis le gardeur de chevaux 1 à la porte des théâtres de Londres, étoit, par sa vraie, son intime nature, une incarnation de l'humanité entière individuellement résumée en lui, le centre où aboutissoient toutes ses impressions, sa conscience vivante. Il la reproduit sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, avec toutes ses nuances, dans une suite de drames qui ne sont qu'un seul drame, où toutes 1 Call-boy.
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les vertus, tous les crimes, tous les ridicules, tous les vices, tous les mouvements du cœur, toutes ses haines et toutes ses tendresses, toutes ses joies et toutes ses douleurs, ses jalousies et ses sympathies, tous les rêves aériens de l'imagination et ses vagues tristesses, et ses mélancolies immenses, toutes les aspirations, toutes les souffrances, toutes les misères de la pensée inquiète et douteuse, frappant de ses ailes convulsives les ombres flottantes de la Création, pour s'élever jusqu'à la lumière infinie, éternelle, et retombant après de vains efforts ; où tous les désirs, toutes les craintes, tous les ressorts qui dirigent les actions humaines, à tous les âges, dans tous les rangs, depuis le monarque jusqu'au mendiant, depuis le sage jusqu'à l'aliéné , depuis l'enfance naïve et l'ardente jeunesse , jusqu'à la vieillesse imbécille, où tout cela se mêle, se combine comme dans la vie réelle dont ce drame étrange, qui n'est d'aucun genre qu'on puisse définir et qui les renferme tous, vous donne la complète vision. Et en faisant passer sous vos yeux ce tableau si vrai , si animé, ne croyez pas que le poète exprime les passions et les sentiments qu'il a éveillés en lui-même, qu'il se soit tour à tour identifié à ses personnages si divers : non , il les a regardés d'en haut , son œil indifférent a pénétré en eux, dans les plis et replis inconnus à eux-mêmes, et, comme un miroir
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reflète les objets, sa calme intelligence reflète cette vive image de l'homme tel qu'il est, tel qu'il sera toujours, mélange de bien et de mal , de grandeur et de bassesse, de ténèbres et de divines clartés, assemblage de tous les contrastes.
On a demandé si Shakespeare étoit protestant ou catholique. Shakespeare n'étoit comme poète ni catholique ni protestant. Son drame n'a rien de théologique, il ne relève d'aucune croyance déterminée, quoique partout on y sente l'influence morale de l'élément religieux. Ce n'est plus le moyen-age, l'âge dogmatique et sacerdotal. La poésie sortant du sanctuaire cesse d'y puiser ses inspirations. La nature humaine essentiellement une et indéfiniment variée, voilà son sujet; elle ne se préoccupe directement d'aucune autre pensée. Ainsi conçu , le drame dut s'affranchir des règles qui, gênant son évolution, Tauroient empêché d'atteindre son but. Lorsqu'il n'étoit, comme chez les Grecs, que le développement d'un fait unique, il falloit , pour être vrai , qu'il s'assujettit à la loi de leur triple unité; mais quand, au lieu d'un fait unique, ce fut l'homme même, l'homme tout entier qu'il peignit dans l'ensemble des actes par lesquels il se manifeste; à la vérité, à l'unité en quelque façon matérielle du drame ancien, se substitua une autre unité , une autre vérité toute spirituelle, la vérité de la vie même
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et son unité complexe. Ce n'étoit pas altérer le drame, c'étoit le transformer pour en élargir la sphère , non moins vaste désormais que celle de l'humanité. Aussi Shakespeare n'est-il pas seulement un de ces génies extraordinaires que leur grandeur dérobe à toute comparaison, il est encore dans l'art le créateur d'un monde, légué par lui aux poètes futurs, qui n'en épuiseront jamais les richesses.
Différentes causes retardèrent en France le progrès delà poésie dramatique ; et comme la tragédie, lorsqu'elle se fut fait sa langue , se développa , en dehors du peuple, sous l'influence de la cour, où régnoit le goût des lettres étrangères, elle manqua de ce caractère spontané, analogue dans l'art à ce que sont, dans l'ordre des croyances, les révélations primitives. Mais aussi elle se distingua par d'autres qualités éminentes, par une inspiration hardie sans écarts , profonde sans bizarrerie , par l'expression noble et délicate, juste et forte de sentiments vrais, l'intérêt de l'action, la régularité, la décence. Le théâtre français se modela, quant à la forme générale du drame, sur le théâtre grec ; il s'astreignit comme eux à la peinture d'un fait unique, et dèslors à la règle des trois unités. Malgré les difficultés et la gêne inhérentes à ce système dramatique, il enfanta des œuvres immortelles. Corneille le porta