LIVRE IXe. — CHAPITRE II
Après ces trois grands poètes, Goethe, Chateaubriand , Byron , le doute lui-même se pétrifie, le sens moral s'éteint, la lutte cesse dans l'homme et la poésie meurt, pour essayer ensuite de renaître par la pure forme et la couleur, l'harmonie des sons, la peinture matérielle des objets et des lieux, et la pensée rêveuse d'un spiritualisme indécis. De beaux talents, en France, en Angleterre, en Allemagne, ont tiré de ces sources tout ce qu'elles pouvoient fournir. 11 en restoit une autre, le peuple et ses souffrances, et ses sympathies, et ses instincts d'avenir. Un poète s'est trouvé dans le génie duquel ce peuple oublié si long-temps a reconnu son propre génie, et dont les chants transmis de bouche en bouche, comme ceux des poètes antiques, passeront des pères aux fils pour charmer leurs fatigues, consoler leurs douleurs et nourrir en eux l'espérance que Dieu y a mise avec l'immortel sentiment de sa justice et de son amour.
La révolution que Monteverde opéra dans l'art musical donna naissance au drame chanté, où la poésie se combina avec la musique et la danse , et qui embrasse, comme le drame parlé, le double genre tragique et comique. Il sembleroit qu'à cause de la connexité de la musique et de la poésie primitivement inséparables , l'alliance de ces deux arts leur devoit être également favo->
414 IIe PARTIE. — DE L'nOMME.
rable. Il n'en fut pas ainsi cependant : la poésie en souffrit, et voici pourquoi. On a vu que le chant, pour s'identifier avec la parole, doit en être simplement l'expression, l'accent, il doit reproduire les inflexions naturelles de la voix ordonnées entre elles, suivant des relations d'intervalles appréciables, la mesure et le rhythme musical se confondant d'ailleurs avec le rhythme et la mesure prosodique. Telle étoit la musique ancienne, telle fut ensuite la musique de lÉgiise. Ni Tune ni l'autre n'ôtoient rien à la poésie de sa liberté, elles n'en altéroient point le caractère, elles n'en contrarioient pas les lois, de sorte que, joignant leur puissance propre à sa puissance, elles en augmentoient l'effet. Mais cette intime union n'étoit possible que dans un système de tonalité, sous plusieurs rapports opposé à celui d'où sortit la musique dramatique. La poésie rencontre en ce dernier deux obstacles a son développement ; car elle est forcée de s'assujettir à la mesure et au rhythme musical souvent en désaccord avec le rhythme naturel de la parole ; et le désaccord entre la période mélodique et la période poétique est encore plus grand. Elles procèdent, quant à la durée, d'une manière inverse, et ne se ressemblent pas davantage dans leur coupe. L'opéra ne peut donc être, à vrai dire, une œuvre de poésie. Elle s'y efface tellement que personne