‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 212 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE II

ne l'y cherche ; elle disparoît dans le chant qui l'absorbe. Cette prédominance du chant étoit loin toutefois d'exister d'abord à ce degré absolu; et, chose remarquable, elle s'accrut à mesure que s'opéroit l'évolution de la musique modulée ou passionnée, et de la science harmonique. Les chœurs d'Eslheretd'Athalie, lespoëmes de Quinault, prouvent que, même à cette époque relativement récente, la poésie occupoit encore un rang élevé dans l'opéra. Mais la musique n'étoit guère non plus que la déclamation notée, un récitatif continu, une sorte de mélopée qui en fixoit l'accent. On a peutêtre ensuite trop méprisé cette face;de l'art. Sans doute, il ne pouvoit s'arrêter à ce point ; sans doute le principe interne qui présidoit à son progrès le poussoit, avec une puissance irrésistible, en d'autres voies. Cependant qui oseroit assurer que ce principe, dans une sphère plus large, ne se transformera pas de manière à rendre possible une nouvelle alliance de la poésie véritable et du chant? que les tonalités mêmes, qui aujourd'hui s'excluent mutuellement, ne se combineront point dans une tonalité plus complète et plus riche? Tout, bien plutôt, semble l'annoncer. Quoi qu'il en soit, le système que Lully appliqua aux poëmes de Quinaut a toujours depuis caractérisé au théâtre ce qu'on appelle la musique française. En des genres divers,

416 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

Gluck et Grétry, pour ne nommer que ces deux grands artistes, ont montré le parti qu'on en pouvoit tirer au point de vue dramatique. En Italie, le musicien , sans souci aucun des paroles , ne se préoccupe que de la mélodie. Gluck, au contraire, ainsi que Grétry, méditoit d'abord les paroles, en cherchoit l'expression, la déclamation naturelle, et la prenoit pour base de son chant. Il y a tout un monde entre ces deux méthodes, il y a toute la distance qui sépare la pensée de la sensation, le pur organisme de l'esprit.

Ceci nous conduit à parler de la déclamation elle-même, qui constitue avec la mimique l'art du comédien. L'acteur est au poète dramatique ce que l'exécutant est au compositeur. Il doit reproduire son œuvre sous les conditions de la réalité vivante, et pour cela il doit la comprendre et la sentir profondément, se la rendre propre en quelque façon. Rien ne sauroit suppléer ce don qui ne s'acquiert point. L'éclat de la voix et sa souplesse , la ligure, le port, la noblesse et la grâce naturelle des mouvements , toutes les qualités extérieures , quoiqu'elles doivent être comptées pour beaucoup, ne sont néanmoins que très-secondaires. C'est la pensée, c'est l'âme qui fait le grand acteur. S'il a audedans de lui-même le foyer de lumière et de chaleur d'où part l'inspiration, il fera passer dans ceux

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