LIVRE IXe. — CHAPITRE II
Cessant de se renfermer dans les révélations et les croyances transmises , elle s'ouvre de nouvelles voies au sein des deux mondes idéal et phénoménal. Moins passive, en quelque façon, elle aspire à se dilater ; on remarque en elle comme un travail de création. Puis, à mesure que l'homme, acquérant une conscience plus distincte et plus vive de soi , tourne ses regards sur lui-même, elle devient dramatique ; Thistoire naît, et avec l'histoire cette multitude de récits fictifs , source du roman moderne , où viennent se peindre les passions , les mœurs , tous les ordres de sentiments, et toutes leurs nuances, et tous leurs contrastes.
Plus tard , lorsque la foi mourante n'éclaire plus les âmes et ne les échauffe plus, l'art décline et ne conserve de la poésie que sa sèche enveloppe. Tel fut son destin dans la Grèce après Alexandre, à Rome sous les empereurs , en France vers la fin du dix-huitième siècle. A ces époques de décadence , la poésie privée d'aliments, fatiguée, vieillie, cherche à se retremper dans la Nature perpétuellement jeune. Mais cette poésie de la Nature prend deux caractères différents, selon les sources d'où elle émane. Aride et sans vie, toute de formes vides, d'artifices de phrases et de mots , lorsqu'elle se rattache au matérialisme , elle est alors ce que fut parmi nous la poésie descriptive de Delille et de
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son école. Sélève-t-elle , au contraire , par une foi même vague, mais réelle, dans les pures régions du spiritualisme, l'inspiration renaît avec le sentiment de l'infini, avec l'obscure et flottante vision du vrai mystérieux et de la beauté idéale. Comme, après l'hiver, la terre amollie par la tiède haleine du printemps, se couvre de fleurs et de verdure, la poésie , pétrifiée par de froides et stériles doctrines , se ranime au souffle divin, s'épanouit aux rayons de l'astre éternel. Telle est la poésie de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, poètes immortels, parce qu'ils ont eu l'instinct profond de ce qui fait la grandeur de l'homme, l'instinct des choses que l'œil ne voit pas, et qu'ils ont senti , sous l'écorce prête à se détacher du vieil arbre, la vie palpiter. Cette poésie de transition, ferme une ère et en ouvre une autre. On diroit qu'elle descend des hauteurs éthérées pour répandre un parfum céleste et de douces lueurs sur la route ténébreuse par laquelle , aux temps où tout change dans le monde, la Providence conduit les peuples à la demeure nouvelle qu'elle leur a préparée. Elle lie le passé à l'avenir, la foi ancienne à la foi future , l'art qui fut à celui qui sera et n'est pas encore. Prêtresse d'une religion que l'on ne sauroit nommer, elle s'avance à travers les ruines, portant en ses mains les symboles voilés d'un Dieu inconnu.