LIVRE IXe. — CHAPITRE III. 42S
Les monuments de l'éloquence chrétienne, des Apôtres jusqu'à nos jours, offrent sans doute de nombreux points de dissemblance, et, sous le rapport de l'art, une extrême inégalité. Ils ont cependant aussi un caractère commun et d'autant plus remarquable qu'il contraste davantage avec tout ce que le monde avoit connu auparavant : nous voulons parler de la prééminence de l'esprit sur la chair, qui créa les types de la sculpture et de la peinture au moyen-âge, du mépris des choses de la terre, lesquelles passent si vite, et de l'ardente aspiration aux biens éternels; mais surtout de cet amour sublime, immense de Dieu et des hommes, appelé charité, d'où sortit peu à peu une société nouvelle fondée sur un droit nouveau, sur le principe sacré de l'égalité et de la fraternité humaine qui, progressivement mieux compris, devoit briser les chaînes des peuples et les régénérer. Pendant dix-huit siècles, des voix innombrables répètent une morne parole, et celte parole est une protestation saintement inflexible contre l'abus de la puissance, contre la brutalité de la force égoïste, une solennelle réclamation en faveur du foible, du pauvre, des opprimés, des exhérédés de la famille universelle, au nom du Père qui est dans les cienx. CTétoit là, certes, une source féconde d'inspirations élevées, complètement étrangères à l'éloquence antique.
426 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
Rien n'égale l'énergie du langage des Pères et la hardiesse de leur pensée , lorsque , rappelant aux grands et aux riches les devoirs qu'ils oublient, ils traitent avec une liberté dont ils semblent ne pas même soupçonner la généreuse audace , les fondamentales questions que l'on croit si neuves de notre temps, et les résolvent sans hésiter par les maximes évangéliques d'égalité et de fraternité; lorsque, du haut de la chaire chrétienne, ils font descendre sur l'injustice, la dureté avide, l'indifférence meurtrière, les malédictions prononcées contre elles et l'analhème du souverain Juge. Puis, à leurs menaces prophétiques , à leur pieuse douleur , viennent bientôt se mêler des sentiments plus doux. Ils consolent ceux qui souffrent , relèvent les humbles , les délaissés , leur montrant au-delà de cette vie si courte la réparation due à leurs tribulations passagères , la récompense certaine de leur patience à les supporter, de leur victoire contre les tentations qu'excitent en eux les maux sous lesquels ils gémissent, l'iniquité dont ils sont victimes, de leur fidélité, enfin à la loi du devoir qui oblige tous les hommes également. De là un genre de pathétique plein de chaleur et de vives émotions, mais qui jamais ne remue les passions violentes et envieuses, cachées dans les basses régions de rame. Dérivé de l'amour divin, il en a la pureté, et comme l'huile s'im-