LIVRE IXe. — CHAPITRE III
lasse point d'admirer dans les moralistes et les orateurs chrétiens. Le mysticisme des cloîtres , réagissant sur les mœurs publiques et privées, spiritual isa les passions mêmes, y fit découvrir d'innombrables nuances inaperçues auparavant. Le moyenâge lui dut la chevalerie, fondée sur deux choses également étrangères au monde ancien, l'honneur et cet amour à la fois exalté et naïf, ardent et pur, qui, chez les nations modernes, a modifié si profondément le théâtre et le roman même.
Les orateurs chrétiens exercèrent encore, pendant la longue période de la barbarie féodale, et plus tard à l'époque des pouvoirs absolus, une éminente fonction. Lorsque tout se taisoit devant la force brutalement enivrée d'elle même, une seule voix, celle du prêtre, s'élevoit du pied de l'autel pour apprendre à ces maîtres superbes qu'au-dessus d'eux existoit un maître plus puissant, juge sévère de leurs actes, pour leur rappeler les devoirs dont , sans cela , l'idée même se seroit bientôt perdue, pour menacer le crime, flétrir le vice, défendre au nom de Dieu le foible et l'opprimé. Ainsi se conserva, quoique violée souvent, la loi morale ; ainsi se perpétuèrent les saintes maximes destinées à devenir, chez les peuples affranchis, la base du droit public. Otez la chaire chrétienne et ses enseignements , et ses protestations incessantes, qu'auroit été la société dans les
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temps féodaux ou sous le despotisme de Louis XIV? ce qu'elle a été partout où le christianisme n'a point pénétré. Il la sauva d'une ruine certaine, il y déposa le germe de la civilisation future, il en prépara le développement, tel qu'on l'a vu s'opérer depuis. Jamais la parole fit-elle rien de plus grand? Elle vainquit à la fois et l'ignorance et la violence, elle brisa toutes les tyrannies, quel qu'en fût le principe , elle ouvrit à l'humanité ce magnifique avenir dont, pleine d'une joie sainte, elle contemple les magiques perspectives. Avec son instinct infaillible, le peuple ne s'y trompa point ; dans sa misère et son abaissement, il la sentit passer sur lui comme la brise qui ranime le voyageur épuisé, haletant, comme ie souffle même de la vie. En aucun temps, en aucuns lieux, l'éloquence ne remua si profondément les masses , ne produisit de si merveilleux effets. Voilà que l'Europe entière se lève; monarques, princes, sujets, tous, entraînés par la même force et comme possédés du même esprit, oublient tout-à-coup le sol natal et se précipitent vers l'Orient, en poussant ce cri : Dieu le veuti D'où part cette impulsion puissante? de la chaire chrétienne ? Qui a suscité ce prodigieux mouvement? un simple hermite et un moine de Clairvaux. Montrez-nous quelque chose de semblable dans l'antiquité.