LIVRE IXe, — CHAPITRE III
Mais alors c'étoit l'âge de foi, de la foi passionnée, naïve, qui ne s'éioit encore, en tressaillant, repliée sur elle-même au contact d'aucun doute. La religion absorboit en soi tous les éléments spirituels de la société, le droit, le devoir, Fart, la science. Lorsqu'ensuite elle rentra peu à peu dans le sanctuaire, lorsqu'une autre action vint limiter la sienne, la sphère de l'éloquence religieuse se rétrécit, elle devint purement dogmatique et morale. Ses formes mêmes, auparavant plus naturelles, plus variées et plus libres, subirent un changement que détermina l'introduction de la scolastique. Le sermon se calqua sur la thèse, il abonda comme elle en divisions et subdivisions symétriques. Cette forme imposée par l'usage, et qui oblige presque nécessairement l'orateur à répéter de mémoire un discours écrit, est loin d'être favorable à l'art qu'elle matérialise, à qui elle ôte ce je ne sais quoi de spontané , de soudain, qui est la vie de la parole. Cependant il s'est rencontré, en France surtout , des orateurs dont le génie a su triompher de cette absurde gêne, des orateurs qui, tantôt planant avec majesté dans les hauteurs du dogme, tantôt saisissant les passions qui fuient en vain dans les détours du cœur, les dépouillant de leurs voiles et les jetant nues devant l'auditoire effrayé, tantôt faisant palpiter au fond de ses entrailles
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les plus vives, les plus tendres émotions, ont trouvé des accents aussi élevés que pathétiques ; et les noms de Bossuet et deMassillon resteront certes à jamais grands parmi les plus grands noms de l'éloquence.
L'existence seule d'une parole indépendante chez les nations chrétiennes étoit pour l'humanité un immense bienfait, car elle maintenoit, sous des gouvernements émanés de la force, le droit de l'intelligence ; et il est très-remarquable que toutes les religions antiques, quelles qu'elles fussent, n'ont été non plus que des réactions contre la force brute dans l'organisation de la société humaine. Et quand ces religions, se corrompant, ont voulu tourner à leur profit le principe même qu'elles avoient originairement combattu, se l'incorporer, ou s'allier avec lui, elles ont promptement perdu leur pouvoir, et une réaction semblable à celle qu'elles avoient d'abord opérée, une réaction, selon les temps, religieuse ou philosophique, s'est aussitôt manifestée contre elles. Ce fait est sans exception.
En général, on peut juger de la civilisation d'un peuple qui a passé le premier âge par le degré de liberté spirituelle dont il jouit, car nui progrès possible que par cette liberté. Ainsi, pour ne pas sortir du sujet particulier que nous traitons, les plus brillantes époques de l'Art coïncident constamment avec celle que caractérise un grand mouvement de