‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 228 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE III

passion s'y joigne. C'est de celle-ci que nait l'action, et l'action est soumise à des convenances indispensables, les mômes pour tous les arts. Certes, aucun sculpteur ne donnera au prêtre, la pose, le geste du guerrier, ni au guerrier le geste et la pose du prêtre. Ainsi , autre est l'action de l'orateur religieux, autre l'action de l'orateur politique. Au premier sied une majesté calme, quelque chose de la gravité douce et sévère du Christ. Il parle avec autorité , commande au nom de Dieu, et toutes ses émotions dérivent de la charité et s'absorbent en elle. Il sera donc très-sobre de gestes; son action résidera surtout dans l'expression des traits, du regard et dans les inflexions de la voix. L'orateur politique ne commande point, il s'efforce de communiquer sa persuasion personnelle, et de toutes les passions il n'en est presque aucune dont il ne puisse être animé. Son action doit se proportionner à chacune d'elles, à son sujet, à son auditoire, toujours décente, toujours réglée, même dans l'abandon le plus extrême. Tout ce qui est excessif, ou hors de sa place, rebute et choque infailliblement. Caton ne haranguera point dans le Sénat, comme Gracchus sur la place publique. Mille nuances délicates qui ne s'enseignent point, qui se devinent et se sentent, séparent à cet égard l'orateur véritable du déclamateur. De nos jours, à peine quelques

hommes, et c'est même dire beaucoup, peuvent être comptés parmi les premiers. L'art périt, parce que le principe moral qui en est l'âme s'est éteint. On n'a plus le sentiment du Beau , parce qu'on n'a plus le sentiment du Juste et du Vrai. L'esprit s'est obscurci et le cœur s'est glacé sous l'influence d'un matérialisme abject. Entrez dans ces cavernes où se sont retranchés tous les intérêts égoïstes, que voyezvous? Des aspects qui repoussent, des fronts marqués du signe de la déchéance morale, les restes attardés sur la terre de cette race qu'a peinte le poète de lenfer, de la race dégradée, maudite, de ceux qui ont perdu le bien de l'intelligence. Qu'entendez-vous? Le bruit strident de la colère brutale et de l'ardente convoitise, ou le murmure monotone de Timbécillité, le tintement creux de têtes idiotes, gonflées de suffisance et de pédantisme, une parole sèche et froide qui engourdit, ou une parole subtile et rusée qui rampe comme le serpent, se glisse comme l'animal lâche pour surprendre sa proie. De passions élevées, sympathiques, nulle trace. Plus même de haines d'homme, de ces haines sublimes qui ont leur source dans un grand amour; mais la haine ignoble de la bête qui gronde en serrant dans ses griffes le lambeau de chair qu'elle craint qu'on lui ôte.

Tel est le cloaque fangeux où l'éloquence est venue s'ensevelir. Ses destinées ont toujours suivi

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