LIVRE VIIe. — CHAPITRE IV
C'est ce que les hommes ont toujours fait, ce qu'ils feront toujours , leur nature les y porte invinciblement. Mais dans l'ignorance des causes immédiates, ils remontent, pour satisfaire à ce besoin de l'esprit, à la Cause universelle ; et ceci est remarquable, parce qu'il s'ensuit que l'idée de cette cause précède la connoissance explicite de toutes les autres qui n'en sont que des spécifications secondaires, qu'elle préside aux premières opérations de la pensée , qu'elle est la racine même de l'intelligence. Voilà pourquoi l'enfant rapporte naturellement à Dieu tous les effets qui le frappent, voilà pourquoi encore le genre humain, près de son origine, voyoit en toutes choses comme l'enfant l'action de Dieu et son intervention directe. Il ne setrompoit pas quant au fond , et même lorsqu'il multiplioit les divinités pour qu'elles correspondissent à la multiplicité des effets observés, que faisoit-il qu'individualiser les causes particulières dans la Cause générale , à mesure que les phénomènes eux-mêmes s'individualisoient pour lui dans le tout? La science, même aujourd'hui, ne fait pas autre chose : seulement, tandis que les anciens, ne considérant les causes particulières que dans leur rapport radical avec la Cause universelle , n'y attachoient point d'autre notion que celle de cette Cause même , la Science les conçoit ou cherche à les concevoir dans ce qui les
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spécifie ou dans leur caractère distinctif. En cela consiste toute la différence. Pourquoi les corps gravitent-ils les uns vers les autres ? Parce que Dieu Ta voulu, disoient les anciens, parce qu'il leur imprime cette tendance d'où dépend Tordre de l'univers : parce que les corps s'attirent , dit la science , parce qu'il existe dans l'univers une énergie spéciale appelée attraction, laquelle agit selon des lois nécessaires , immuables , qui permettent d'en calculer rigoureusement les effets , de les prévoir et de les combiner pour atteindre un but. Mais, comme il faut toujours chercher en Dieu ou dans la Cause universelle l'origine et la raison de la cause dérivée ou de l'attraction , la science fait donc au fond la même réponse que les anciens , la même réponse que le petit enfant. Cependant , sous un autre point de vue , sa réponse marque un progrès immense , car elle implique la connoissance de ce qui caractérise la cause formelle de la gravitation , elle implique l'idée nette de cette spécification de la Cause générale, ou sa conception. Ainsi, à mesure que l'intelligence se développe , elle spécifie un plus grand nombre de causes particulières ; c'est-à-dire que , découvrant les relations spéciales de la Cause une et universelle aux phénomènes divers , elle arrive à reconnoitre les causes immédiates , leurs lois propres , et par là à exercer sur le monde extérieur