LIVRE VIIe. — CHAPITRE IV. 4S
une action qui n'est physiquement que celle de ces causes mêmes dirigées à de certaines fins.
Plus Thomme avance dans cette connoissance , plus s'élargit le cercle des problèmes qui ont pour lui une solution réelle ou scientifique. La Cause universelle demeure constamment la source de toute explication ; mais , la saisissant dans ses modifications diverses , la concevant dans les causes secondaires qui la spéciûent, il lie maintenant les phénomènes au principe immédiat de leur production , et parvient de la sorte à les comprendre dans ce qu'ils ont de distinctif. Mais sa compréhension s'arrête avec cette connoissance des causes immédiates. Et ainsi lorsque , recherchant l'origine du langage, l'origine de l'agriculture, des arts mécaniques, etc., on l'attribue à l'action de Dieu , à une inspiration , une révélation divine , ou en entend une action conforme aux causes et aux lois naturelles , réglée par ees lois , et alors on n'explique , on ne résout rien , puisqu'on ne dit rien qui puisse servir à lier par la conception le phénomène à ces causes naturelles qui l'engendrent immédiatement ; ou l'on suppose une action , une révélation en dehors des lois naturelles, et alors on nie et Ton affirme la Nature tout à la fois : on l'affirme , puisque les phénomènes qu'on prétend expliquer appartiennent, comme on en convient , à l'ordre de la Nature ; on
4é IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
la nie , puisqu'ils ne sauroient appartenir en soi à Tordre de la Nature , qu'ils ne lui appartiennent encore par le mode de leur production ou par leurs causes immédiates : et si la Nature ne renfermoit aucunes causes effectives , quoique contingentes ou dérivées, si elle n'étoit qu'un assemblage de simples phénomènes , purement phénoménale elle-même , elle n'auroit aucune réalité, et le panthéisme triompheroit * .
Toutes les fois qu'il ne s'agit pas de l'acte premier par lequel Dieu crée , mais d'un fait qui se produit dans la Création , recourir pour l'expliquer à l'action divine 7 c'est uniquement avouer son igno-
i C'est en effet au panthéisme qu'aboutit logiquement la théorie de Malebranche sur ce qu'il nomme les causes occasionnelles. Des causes occasionnelles sont des causes qui ne sont pas des causes, puisqu'elle n'opèrent rien. Qui dit cause dit force, puissance, énergie efficace. Nier l'efficacité des causes naturelles ou finies, c'est donc nier qu'aucune puissance, aucune force soit inhérente aux êtres créés; et comme nul être ne peut exister qu'en vertu de la force qu'il possède et qui le réalise incessamment, les êtres créés, dépourvus de cette force , n'auroient qu'une existence idéale ou phénoménale. Il est vrai que toute force finie n'est, dans l'être qui la possède , qu'un écoulement , une participation de la force infinie, de la force divine. C'est ce que Malebranche a très-bien vu, mais il n'a pas vu que cette force dérivée, limitée, finie, appartient aussi réellement à l'être qui n'existeroit pas sans elle, que la force infinie appartient à Dieu : et de là son erreur sur les causes secondes qu'il admet de nom, qu'il rejette de fait, puisqu'il les déclare inefficaces ou simplement occasionnelles ; erreur grave dont Spinosa, pour arriver à son système de l'identité absolue, n'eut qu'à tirer les dernières conséquences.