CHAPITRE IV
DD BEAU ET DB L'ART DAflS LEURS RAPPORTS A7EQ LE LANCACB ÉCRIT,
L'art d'écrire diffère de l'art de parler, et rarement se rencontre-t-il des hommes qui possèdent dans l'un et dans l'autre une égale supériorité. Pour atteindre le même but, pour éclairer, convaincre , persuader, entraîner, souvent l'orateur et l'écrivain procèdent, à certains égards, d'une manière inverse. L'orateur se répète , s'arrête sur une idée , la montre sous plusieurs faces , la tourne et retourne en tous sens pour en faciliter l'intelligence aux esprits peu ouverts ou inattentifs. Cette méthode seroit d'ordinaire insupportable dans l'écrivain. A-t-il exprimé clairement une pensée, il doit passer outre , sans quoi il fatigue , et provoque l'ennui. Si le lecteur n'a pas saisi le sens , il peut revenir sur ses pas , relire de nouveau , relire encore, jusqu'à ce qu'il soit assuré de comprendre. De cette différence entre les procédés de l'orateur et de l'écrivain, il en résulte une analogue dans tous uu 29
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les habitudes des écrivains même. Aussi long-temps que, par une suite de la nature du gouvernement, la parole exerce dans les affaires publiques une influence principale, le langage écrit prend le caractère du discours parlé; il est abondant, périodique; la phrase ne se hâte jamais, elle se déploie avec ampleur, elle se plaît, en quelque manière, à étaler ses larges plis. Que l'influence .politique de la parole vienne , au contraire , à cesser, le style devient bref , concis, la pensée se resserre , et ne veut pour vêtement que les seuls mots indispensables. Cela est visible , quand on compare Tile-Live et Cicéron à Salluste, Sénèque , Tacite. Les orateurs de la chaire, de la tribune et du barreau pourroient, parmi nous, donner lieu à une observation semblable.
L'orateur, en outre , agit sur les auditeurs , fait pénétrer en eux ses sentiments et sa pensée par la voix, le geste, le regard, le jeu de la physionomie, par cette espèce d'effusion de vie qui établit entre les âmes une communication directe. La correction grammaticale , l'arrangement et le choix des mots, n'ont pas pour lui, à beaucoup près, la même importance que pour l'écrivain; il a d'autres moyens d'expression, et l'irrégularité s'efface dans le rapide mouvement de la parole , tandis que , rien ne détournant l'attention de celui qui lit , elle est immé-