‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 231 sur 247 · LIVRE IXe.— CHAPITRE IV. 4SI · texte numérisé non relu

LIVRE IXe.— CHAPITRE IV. 4SI

diatement aperçue dans l'écrivain. Pour exprimer ce qu'il pense et ce qu'il sent , il n'a qu'une langue nue, silencieuse, et toujours incomplète, de sorte que la clarté, et conséquemment l'effet, dépend d'abord de l'observation exacte des règles d'après lesquelles s'enchaînent les parties du discours, et de la propriété des termes , puis des reflets que ces mêmes termes se renvoient par leur rapprochement et leur opposition , et c'est là le secret du style. Tout l'art d'écrire consiste à montrer sous les mots ce qui n'est point en eux , à faire entendre ce qu'on n'a ni réellement dit ni pu dire, à forcer le lecteur de produire en soi l'idée et le sentiment que l'on veut lui communiquer : et l'on voit que ce problème est au fond celui de tous les arts.

Tous les arts, en effet, ont pour objet de réaliser, chacun dans sa sphère , un modèle idéal , lequel n'est autre que le Vrai ou le Beau infini sous un de ses aspects. Réaliser ce modèle, c'est le revêtir d'une forme, d'une enveloppe qui le rende accessible aux sens. Tout œuvre d'art se compose donc de deux éléments unis et distincts , l'idée et l'enveloppe de l'idée. L'idée affecte l'esprit, l'enveloppe affecte les sens, et, quoiqu'elle ait avec l'idée une relation intime, elle diffère d'elle par sa nature, elle en est la limite, non la cause efficiente, ni l'image directe. Mais , comme les objets extérieurs.

par leur action sur les organes, déterminent physiologiquement la vision de l'esprit, elle détermine en lui la vision du modèle que l'artiste a voulu manifester. En d'autres termes, ce modèle, distinct de ce qui le réalise en le limitant, c'est l'esprit seul qui le voit, et il le voit, non dans la forme matérielle, dans la limite où il n'est pas, mais dans la région des essences où il réside immuablement. Ce que les sens perçoivent est perçu par tous à peu près également , et par l'animal même aussi bien que par l'homme, et néanmoins l'idée, l'exemplaire divin reste éternellement voilé à l'animal, et ne se découvre à l'homme même qu'en des mesures très-diverses, selon le développement des facultés internes , lequel peut être inverse de la perfection des organes des sens.

On doit remarquer en outre que chaque art particulier n'a, pour atteindre le but général de l'Art, qu'un ordre de moyens partiel et borné. Ainsi les arts plastiques et les arts du dessin ne peuvent arriver à l'esprit que par le sens de la vue , la musique que par le sens de l'ouïe. Chacun de ces arts ne dispose donc que d'un genre de moyens , et encore en des bornes très-étroites ; car il existe dans la Nature une infinité de sons, d'intervalles, de rhythmes, de timbres, ou que la musique n'admet point, ou qu'elle est impuissante à s'approprier ?-

Page 1