LIVRE IXe.— CHAPITRE IV
et une inûnilé de lignes, de plans, de reliefs, de couleurs, de teintes, de jeux de lumière et d'ombre, à 1 égard desquels la sculpture et la peinture se trouvent dans la môme impuissance. 11 faut donc que l'artiste supplée par d'autres moyens les moyens qui lui manquent; il faut que, par des combinaisons que lui suggère cette sorte d'instinct qu'on appelle génie , il excite l'esprit et l'oblige à susciter en soi l'idée, le sentiment, l'image, que l'art ne sauroit directement reproduire. Aussi son œuvre, pour être compris, exige-t-il un certain recueillement, un certain travail, dont la nécessité est un fait d'expérience. Car, qui ne sait que, pour bien entendre, pour bien voir, il faut, comme on le dit, rentrer en soi, il faut que le regard se dirige vers une région qu'éclaire une lumière différente de celle qui révèle le monde extérieur.
Nous venons de dire que cbaque art avoit un ordre particulier de moyens, et que cbacun de ces ordres partiels étoit, de plus, incomplet dans les limites qui le circonscrivent. Cela se voit clairement en ce qui toucbe l'art d'écrire. La langue est l'instrument de l'écrivain. Or, point de langue qui ne participe à l'imperfection essentielle du langage, et qui ne soit imparfaite encore comparativement aux autres langues, inférieures elles mêmes à celleci sous d'autres rapports. Toutes ont leur structure,
4s4 ïiê paiitie. — . de l'homme.
leurs tours propres, des mots qui leur appartiennent exclusivement. Voilà pourquoi la traduction est souvent impossible. Telle nuance d'idée ou de sentiment, tel effet d'harmonie ou de rbythme s'efface et disparoît dans un idiome différent. Combien de beautés que ne sauroit reproduire la langue même la plus riche l Combien, dès-lors, s'il n'en existoit qu'une, l'art serôit-il appauvri I Quelque obstacle donc qu'oppose aux mutuelles relations des hommes la diversité des langues , elle favorise à d'autres égards le développement général , en rendant possibles des multitudes de manifestations qui ne le seroient pas dans l'hypothèse d'une langue unique. Mais cela même fait comprendre tout ce que l'écrivain doit surmonter de difficultés pour exprimer ce qu'il sent et ce qu'il pense, comme il le pense et comme il le sent, pour incarner dans le langage Tidéal exemplaire que son esprit contemple intérieurement.
Cette faculté de saisir le Vrai et le Beau, en pénétrant jusqu'à leur source, est le fondement de l'art d'écrire, sa condition première; et, par le petit nombre de ceux qui ont excellé dans cet art difficile, on peut juger de la rareté de ce grand don. Toutefois il ne suffit pas seul. Il faut encore que l'écrivain soit doué d'un autre genre d'aptitude que ne donne pas l'exercice , mais qu'il dé-
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veloppe, de l'aptitude à reproduire le type immatériel. Ce travail d'expression, aussi délicat que compliqué, se divise en deux branches, la composition, l'ordonnance générale du discours, et la structure particulière de la phrase. Considérons d'abord celle-ci.
Qu'esUce qu'une phrase? une pensée revêtue de la forme qui la manifeste. 11 est donc nécessaire que la forme corresponde exactement à la pensée, qu'elle la représente avec une fidélité complète. Or, pour cela, on est obligé de recourir souvent à des procédés indirects, que nécessite l'irrémédiable imperfection des langues. Elles manquent de termes, et la combinaison de ceux qu'elles possèdent, toujours resserrée en d'étroites limites, dépend nonseulement des lois universelles de la logique du langage, mais encore des lois grammaticales qui dérivent de la nature propre et de la constitution particulière de chaque langue. Toute violation de ces lois obscurcit le sens et affecte l'esprit d'une pénible impression de désordre. La place de chaque mot dans la phrase n'est cependant pas déterminée si rigoureusement que l'écrivain ne jouisse, à cet égard, de quelque liberté. Or, par la manière dont les mots sont rapprochés les uns des autres, ils se modifient mutuellement, de sorte que, sans perdre leur acception, ils peuvent, ainsi combinés, mani-
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fester soit une idée, soit un sentiment qui n'a point d'expression directe; comme certaines couleurs rapprochées donnent, en restant ce qu'elles étoient, la sensation de nuances produites par leurs mutuels reflets : et ce que nous disons des mots doit s'entendre également des membres de la phrase, de leur disposition respective.
Outre cela, quand la langue ne fournit pas le terme cherché, on y supplée par une image que l'esprit transforme dans ridée qu'elle éveille indirectement en vertu de l'analogie qui subsiste entre elles, et ce procédé est si nécessaire, et si naturel en même temps, qu'il a présidé à la formation de toutes les langues : car il n'en est aucune où, en y regardant de près, on ne reconnoisse que les termes correspondants aux idées les plus spirituelles ont été tous originairement figurés. Enfin, pour atteindre son but, l'écrivain s'aide encore du rhythme et du son, moyen puissant, surtout lorsqu'il veut émouvoir le cœur ou exciter l'imagination, qui se plaît dans le vague et l'indéfini, parce qu'elle abhorre les bornes.
On voit que pour l'écrivain, comme pour le sculpteur et le peintre, l'art a deux éléments, le modèle idéal, et la forme extérieure qui le rend perceptible aux sens. D'où deux ordres de beauté, la beauté du type spirituel et la beauté de la forme dans laquelle