‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 235 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE IV. 46 l · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE IV. 46 l

tif, une épopée, un drame, en dispose les parties, en combine dans une vaste unité les incidents divers; mais de l'imagination du langage, de celle qui anime l'expression et la rend vivante.

Nous l'avons déjà dit, la forme extérieure ne contenant point en soi le modèle qu'elle doit révéler, sa fonction propre est d'exciter l'esprit à le reproduire lui-même. Sous ce rapport, l'art d'écrire ne diffère point des autres arts , et ses procédés aussi sont les mêmes au fond. La langue se refuse-t-elle à exprimer directement ce que l'artiste a conçu, ce qu'il a senti; il le fait jaillir de la combinaison des termes qu'elle fournit, de leur fusion, de leur contraste. Par Theureux choix des mots, par leur disposition, par les idées accessoires qu'ils réveillent, par des nuances indéterminées qui laissent pressentir toujours quelque chose au-delà, il dilate la sphère de la vision intellectuelle, il ouvre à la pensée des horizons immenses, à la rêverie des perspectives qui s'enchaînent à d'autres perspectives, des lointains qui fuient dans l'espace sans bornes. De là le sentiment de l'infini, et avec lui l'idéale beauté, ce je ne sais quoi qui nous ravit dans les œuvres immortelles qu'on a lues cent fois, qu'on relit encore, tant le charme en est inépuisable.

Ce charme , elles le doivent en partie à l'élément harmonique du langage, au rhythme, au

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mouvement , à la mélodie. La puissance propre de la musique, combinée avec celle de la simple parole, en augmente l'effet. Mais l'harmonie qui touche, émeut, qui ébranle l'imagination, et par de secrètes affinités aide la conception même, ne consiste point dans une suite monotone de sons cadencés. Elle doit correspondre à la nature, à Tordre des pensées et des sentiments, se développant, variant avec eux, par des modulations délicates ou de soudaines dissonances, quelquefois limpide et brillaute, quelquefois sombre, lugubre, flexible à toutes les expressions, grave, périodique, austère, heurtée, âpre, suave, légère. A cet égard encore, les grands écrivains ont, comme les grands compositeurs, chacun leur caractère, et, pour user de ce mot, leur forme harmonique qu'on reconnoît immédiatement; mais tous aussi ont su la plier aux besoins variés de l'art, et paroîlre toujours nouveaux en demeurant toujours euxmêmes,

Le Beau et le Vrai étant identiques par leur essence, point de Beauté sans vérité, et conséquemment alors même que l'écrivain, dans sa hardiesse et sa liberté, s'élève au-dessus des règles ordinaires, il doit être constamment guidé par une sévère raison, laquelle n'est que cette espèce de jugement instinctif qui résulte de la perception simultanée des

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