LIVRE IXe. — < CHAPITRE V
Voilà l'Art, et l'Art humain n'est qu'un rayonnement de l'Art, si on peut le dire, de Dieu même. Qu'est-ce que la Création? La manifestation progressive de l'Être infini sous les conditions du fini ou les conditions de la limite, l'incarnation des idées divines en des formes matérielles. Dieu est donc le suprême Artiste, puisque la Création ne sauroit se concevoir que sous la notion même de l'Art. Mais réciproquement l'Art aussi ne sauroit être conçu que sous l'idée de Création. Or, toute vraie création étant impossible à l'homme, l'Art pour lui est le travail par lequel il s'efforce de reproduire, au point de vue du Beau, l'œuvre de Dieu dans ses propres œuvres; non pas seulement l'œuvre extérieure et matérielle que les sens perçoivent, mais tout ensemble le type éternel et sa forme sensible indivisiblement unis : et dès-lors l'Art humain, relatif à la conception que l'homme s'est faite de Dieu et de l'univers , n'est jamais que l'incarnation de cette conception même, se développe avec elle et varie comme elle.
Il suit encore de ce qui vient d'être dit, que le Beau impliquant deux choses , le Vrai et la forme qui le manifeste, l'Art implique également deux choses, le modèle idéal et la forme extérieure dans laquelle il s'incarne, l'infini et le fini : l'infini, puisque le modèle , qui n'a d'existence que dans
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l'unité divine où l'esprit le découvre , est inséparable de cette unité infinie et participe à son essence; le fini , puisque la forme qui le rend accessible aux sens est limitée nécessairement. La forme n'a donc de valeur possible que celle qu'elle emprunte du modèle qu'elle réalise au-dehors ; lui seul la détermine, et sa beauté dérive de la sienne. Sitôt qu'elle s'en sépare, n'ayant plus en soi de principe dévie, elle devient un corps inanimé, une sorte de cadavre dont les traits peu à peu s'effacent, se décomposent, s'altèrent, et blessent la vue qui les repousse avec dégoût *.
Et puisque le Beau réside primitivement, essentiellement dans l'idée, dans le type, et non dans la forme qui manifeste le type, rechercher la forme pour la forme même, ou, en d'autres termes, réduire l'Art à l'un de ses éléments, la forme pure , ce n'est pas seulement le mutiler, c'est le détruire radicalement. La fonction de la forme est de rendre présent à l'esprit le modèle idéal, en dirigeant vers lui le regard interne, de l'exprimer en ce sens. Elle ne fait que cela, ne peut faire que cela. Et que seroit une forme qui n'exprimeroitrien? Elle est le moyen, et non pas le but : le but, c'est la vision
i Fifturez-vous la plus belle tète du monde , et que , rien ne changeant dans les formes matérielles, cette tête tout-à-coup devient une tête d'idiot : que deviendra la beauté ?