‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 46 sur 247 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CONTINUATION DU MÊME SUJET

Nous avons montré que le langage humain, comme le langage de tous les êtres intelligents, impliquait une révélation divine , puisqu'il implique la vision de Dieu , et qu'on ne sauroit voir Dieu s'il ne se manifeste, s'il ne se révèle. Mais cette révélation , inséparable de la pensée, ne constitue point un ordre à part d'intervention surnaturelle : tout au contraire, elle est, dans la plus stricte rigueur du mot, une condition naturelle de l'intelligence ou de la perception du Vrai, comme la révélation de l'Univers est la condition naturelle de la perception des réalités contingentes ou phénoménales. Au fonds, toute intervention surnaturelle de Dieu dans la Création est contradictoire. On ne peut, en effet, concevoir l'existence d'aucun être qu'en même temps l'on ne conçoive l'existence des relations qui l'unissent à tous les autres êtres , relations déterminées par sa nature spéciale et réglées

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par ses lois , qui ne sont elles-mêmes que l'enchaînement naturel des causes et des effets ou des conditions de l'existence même. Celle-ci donc étant posée , tout le reste en est une conséquence naturelle, nécessaire. Exister c'est se conserver, et se développer c'est encore se conserver selon sa nature, et selon les lois de la durée successive, qui est le mode essentiel de l'existence des êtres finis. Or exister , se conserver , se développer c'est tout l'être considéré dans ce qu'il a de passif et d'actif. L'hypothèse d'une intervention surnaturelle de Dieu dans la Création , se résout donc fondamentalement , quels que soient les cas particuliers auxquels on l'applique, dans cette proposition générale : qu'en certaines circonstances les êtres se développent, c'est-à-dire se conservent, c'est-à-dire existent surnaturellement; proposition qui n'offre aucun sens , ou offre un sens contradictoire, à moins qu'on ne change l'acception des mots. L'acte par lequel quelque chose commence d'exister hors de Dieu, peut seul être appelé surnaturel : car cet acte premier de la Puissance créatrice a pour terme la Nature , qui ne sauroit , en aucune manière , concourir à sa production et conséquemment l'acte par lequel elle a commencé d'être est nécessairement conçu comme surnaturel ou purement divin.

Néanmoins l'ignorance des causes prochaines a in-

duit les hommes à rapporter immédiatement à Dieu l'origine non-seulement du langage, mais encore des premières inventions, des métiers , des arts ; et ce n'étoit pas sans une apparence de raison, car quelquesunes de ces inventions étant indispensables pour la conservation delà vie, s'il avoit fallu qu'elles fussent le fruit de l'expérience et de la réflexion , le genre humain auroit péri long-temps avant qu'il eût découvert les moyens d'assurer et de perpétuer son existence. Cette difficulté , il est vrai , disparoissoit dans l'hypothèse d'une intervention divine , mais il en résultoit que la nature humaine ne contenoit point dans ses puissances propres et ses propres lois les conditions de sa durée ; que dès-lors, au moment où il vint occuper sa place dans la série des êtres créés , l'homme ne put comme les autres êtres , subsister en vertu de ce qu'il possédoit en soi , de ses énergies constitutives , mais que Dieu , par un acte en dehors des lois naturelles de la Création , dut suppléer ce qui lui manquoit : comme s'il étoit possible de concevoir des natures incomplètes , des natures dont le type subsistât par l'efficace de se propre essence , et qui , réalisé dans le monde extérieur, n'y pût subsister qu'à l'aide d'une action divine spéciale , c'est-à-dire , un type qui eût en soi sa raison spécifique d'être, puisqu'il est et ne pourroit point ne pas être en Dieu, et qui, dans

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l'œuvre de Dieu , manquèrent de cette même raison spécifique, interne, essentielle d'être ; et cela encore par une exception unique dans l'Univers !

On doit donc tenir pour certain , même quand le comment nous échapperoit, que l'homme a vécu originairement et s'est développé sous l'empire exclusif de ses lois naturelles et des lois générales de la Création ; que les premiers produits , les premières manifestations de son activité ont eu en lui, dans sa nature, leur raison, leur cause effective, et que la série de ses progrès vient se rattacher sans interruption à un point initial qui est celte même nature.

ïlen est ainsi pour tous les êtres, à quelque ordre qu'ils appartiennent. Est-il un phénomène du règne inorganique qui n'ait sa raison dans les puissances inhérentes aux corps et dans leurs lois naturelles? Est-il un seul corps qui ne subsiste et ne croisse en vertu de sa nature et de l'action spécifique qu'il exerce sur les autres corps? Cette action spécifique qui n'est que l'efficace de sa forme essentielle ou de sa nature , c'est-à-dire , de ce qui le détermine , de ce qui le constitue distinctement ce qu'il est , la science l'appelle affinité ; et certes on ne dira pas que pour que l'affinité propre d'un corps ait pu s'exercer, pour qu'il ait pu agir , se manifester selon son essence, il a fallu que Dieu d'abord intervint surnatu-

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