LIVRE VIIe. — CHAPITRE II. i
pour se soustraire à ses dévorantes étreintes , pour la dominer, pour la contraindre de satisfaire à ses besoins, puis à ses désirs de toute sorte, à son insatiable avidité de jouissances nouvelles. Victorieux dans ce combat, d'esclave il devient maître; il commande aux puissances aveugles qui le retenoient , effrayé, tremblant, sous leur joug fatal, il les transforme en instruments de sa propre puissance : et qui peut dire, qui peut prévoir où s'arrêtera le développement de cette puissance incessamment croissante , quelle en sera la limite terrestre? Or, ce développement est celui de l'homme même dans ses relations avec le monde inorganique et le monde organique, il est le produit de son activité; et en se développant lui-même, il concourt par sa volonté libre au développement de l'univers, il s'associe à l'action de Dieu, coopère à son œuvre.
Ainsi l'activité de l'homme, analogue d'abord à celle qu'on observe dans le végétal et dans les animaux les plus inférieurs , s'élève successivement jusqu'à ce qu'elle devienne une activité libre ou dirigée par l'intelligence ; et à mesure que croît l'intelligence elle-même, la satisfaction des besoins physiques cesse d'être le but exclusif de l'activité de cet être, en qui la vue du Vrai, confusément encore aperçu dans sa source, a éveillé le sentiment de l'ordre, de l'harmonie, du Beau. S'il ne le décou-
vroit pas sous sa forme infinie, s'il n'en avoit pas l'apperception directe, il ne pourroit jamais le reconnoitre dans ses reilets, dans les imparfaites et fugitives images qui le manifestent au sein de l'espace et du temps. Mais parce qu'il voit Dieu d'une vue immédiate, il le voit encore médiatement dans la Création; il l'y voit dans ses relations avec son œuvre , expression de sa pensée, de sa puissance et de son amour, mais expression finie, et par là même plus accessible aux esprits finis. Avant de comprendre les causes en elles-mêmes et les lois de leur action, et leurs harmonieux rapports, l'homme les perçoit dans l'harmonie des phénomènes qui frappent ses sens. Le Beau à ses yeux rayonne de toutes parts sous l'enveloppe matérielle qui le voile, et ravi de cette splendeur qui lui révèle comme un autre univers, il cherche à reproduire dans ses propres œuvres ce sublime caractère de l'œuvre divin. La sphère de son activité s'élargit; l'Art, en naissant, ouvre à ses regards des perspectives illimitées, des horisons qui fuient derrière d'autres horisons d'une variété inépuisable. De nouvelles facultés se sont développées en lui : moins enseveli dans le monde purement phénoménal, il commence à mieux voir les choses telles qu'elles sont en soi, la limite est plus transparente, il pénètre à travers jusqu'aux essences, et au-delà encore jusqu'à l'unité première