‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 76 sur 247 · LIVRE VIIIe. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VIIIe. — CHAPITRE II

végétaux de toute espèce, depuis l'humble mousse et le lichen rampant, jusqu'au cèdre dont la cime ondoie dans les nuées. Puis apparurent les animaux doués d'une vie plus puissante , de mouvement spontané, de sensibilité, d'instinct ; puis enfin l'homme orné du don incomparable de l'intelligence.

Le Temple a aussi sa végétation. Ses murs se couvrent de plantes variées ; elles serpentent en guirlandes le long des corniches et des plinthes, s'épanouissent dans les ouvertures laissées à la lumière, se glissent sur les nervures des cintres, embrassent comme la liane des forêts les formes sveltes des pyramides semblables à des pointes de rocher, et montent avec elles dans les airs, tandis que le tronc des colonnettes pressées en faisceau se couronne de fleurs et de feuillage. La pierre s'anime de plus en plus ; des multitudes d'êtres nouveaux, d'êtres vivants, se produisent au sein de cette magnifique Création que l'homme vient compléter et qu'il résume dans sa noble image.

La sculpture, on le voit, n'est que le développement immédiat de l'architecture. Elle procède d'elle naturellement , organiquement pour ainsi dire. Qu'est-elle, en effet, d'abord? Quelque chose d'inachevé, d'embryonnaire, un simple relief qui, croissant peu à peu selon les lois de sa forme, se détache enfin du milieu où il a pris naissance , comme

148 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

l'être organisé, après avoir acquis les conditions de sa vie propre, se détache des entrailles maternelles. Mais la sculpture ne reproduit qu'imparfaitement les merveilleuses richesses de l'œuvre de Dieu. Elle ne sauroit rendre les effets variés de la perspective, de la lumière et des couleurs, ni rassembler sous un seul point de vue, en un cadre étroit, les objets si divers que la Nature offre à nos regards dans leur harmonieux ensemble, et les scènes compliquées de la vie. De là une nouvelle branche de l'Art, la peinture. Et voyez comme son développement s'enchaîne à ceux qui ont précédé, n'en est que l'extension, le complément. Ces voûtes grises et ternes, le ciel du Temple, prennent une teinte azurée : les reliefs se colorent. A ce premier moment, la peinture, encore absorbée dans la plastique, commence à peine à naître. Son enfantement s'achève, elle vit maintenant d'une vie distincte, et cette vie est dans l'Art ce qu'est dans l'univers celle qui développe les êtres innombrables en qui la forme se manifeste dans son infinie variété, la puissante, vertu qui réalise au sein du monde phénoménal les essences éternelles, en les revêtant d'une enveloppe sensible. 11 n'est rien, en effet, que la peinture ne représente à la vue; elle achève, sous ce rapport, la création du Temple, reproduction humaine de l'œuvre divin; et, en reproduisant la forme extérieure des êtres,

LIVREE VIIIe. — CHAPITRE II. 149

elle reproduit encore ce qu'il y a de plus intime en eux, l'esprit qui les anime, les sentiments, les idées mêmes, dans leur manifestation relative au sens destiné à percevoir la lumière. La lumière ellemême se colore de mille nuances diverses, en pénétrant à l'intérieur de l'immense édifice à travers des fleurs transparentes dont elle projeté au loin les reflets ; et cette lumière tout à la fois idéale et réelle, vague splendeur d'un astre mystérieux, prête aux formes, dont le Temple est peuplé, une expression indéfinissable.

Mais ces formes créées par l'Art ne se meuvent pas; le Temple n'offre pas encore une complète réalisation de son type, l'univers, car dans l'univers nul repos, tout y est en mouvement, et ce mouvement, réglé par des lois constantes, manifeste sous un autre aspect l'ordre, l'harmonie, la variété dans l'unité, et l'éternel développement de l'être. Or, la puissance de l'homme a des bornes infranchissables. Il ne sauroit transmettre à ses œuvres la vie dont la source n'est pas en lui, souffler sur la pierre et l'animer. Que fera-t-il donc pour exprimer sa conception des choses dans leur rapport avec le mouvement, pour la ramener dans la sphère de l'Art? Toutes les religions, quelles qu'elles fussent, ont résolu ce problème, car toutes ont eu leurs danses sacrées, analogues à leur caractère. Dans les reli-

ISO IIe PARTIE. — DE LH031ME.

gions de la Nature, les chœurs représentaient par des évolutions symboliques les mouvements, tels qu'on les concevoit , des corps célestes dans leurs orbites, les révolutions apparentes «du soleil et de ses satellites autour de la terre qu'il féconde , et les phénomènes généraux des forces génératrices. Le christianisme pour qui la Nature n'est que la voie qui conduit à Dieu, le christianisme préoccupé principalement de la régénération spirituelle de Thomme, a aussi ses chœurs dont les mystiques évolutions expriment , non les mouvements du monde matériel, mais le mouvement final de la créature vers Dieu dans ses relations avec les mystères de la foi chrétienne, et avec le Dieu-Homme, le Verbe incarné, invisible et présent sous les voiles du sanctuaire.

Ici commence pour l'art une autre série de développements en rapport avec l'ouïe et le son, comme les premiers sont en rapport avec la vue et la lumière, ceux-ci plus extérieurs, ceux-là plus intimes, plus rapprochés des opérations pures de l'esprit. A mesure que les êtres s'élèvent, la forme que l'œil perçoit exprime moins leur nature. Un autre moyen devient nécessaire pour la manifester, et si l'univers étoit muet, ce que l'univers contient de plus parfait resteroit enseveli dans des ténèbres éternelles. Mais la Création a une voix qui se spécifie dans chaque

Page 1