LIVRE VIIIe.— CHAPITRE ïï
entre les hautes arches, les lampes et les torches enflammées. Sous l'influence de cette lumière , les fleurs qu'elle colore ouvrent leur calice, exhalent leurs parfums. Puis , soudain , l'air frémit ; une voix retentit sous les longues voûtes , d'autres voix lui répondent; elles se mêlent sans se confondre; les ondes harmonieuses se plient, se replient, s'entrelacent, s'affoiblissent , s'enflent, s'affoiblissent encore , pressent leur mouvement , le ralentissent. On entend le tonnerre gronder, les vents murmurer, et , au milieu de ces bruits formidables de la nature inanimée, les accents doux, joyeux, plaintifs, tendres, passionnés, de ce qui vit et sent.
Ainsi , dans son évolution, l'Art continue de manifester l'univers ou l'œuvre de Dieu. Expression de la forme intime des êtres, de ce qui les distingue , les caractérise , le son exprime encore leurs rapports, leurs lois, fondement et raison des lois de l'Art , qui , en manifestant ces rapports dont l'ensemble constitue Tordre , manifeste l'ordre même , l'éternelle harmonie, le Beau absolu. L'artiste en a donc en soi le sentiment , la vision première. Il le découvre sous l'enveloppe qui le rend accessible aux sens , le reproduit sous cette enveloppe , et c'est ainsi qu'il crée. Comme les arts plastiques et comme la peinture, la musique a son type idéal , ses vives aspirations vers un modèle
1S4 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
parfait, qui, fuyant toujours, l'entraîne à sa suite en des espaces illimités; et ce modèle, ce type auquel elle aspire, qu'est-ce, sinon l'harmonie suprême, la parole, le Verbe ou le retentissement, le son , la voix une et infinie de Dieu même? Echo affoibli et vague de cette voix, elle ne manifeste directement aucune essence, elle n'en révèle pas l'idée pure, distincte, elle n'agit pas immédiatement sur l'esprit pour y développer la connoissance et la conception ; mais elle donne à l'homme la conscience de Dieu incarné dans son œuvre ; elle l'introduit par la sensation dans le monde idéal, dont la directe intuition ravira plus tard son intelligence progressive.
Figurez-vous être , au déclin du jour, dans l'immense cathédrale chrétienne. Une frayeur religieuse, quelque chose de semblable à ce vague sentiment de l'infini qu'on éprouve au sein des grandes solitudes de la nature, vous saisit à l'aspect de ces vastes nefs , de ces gigantesques piliers dont les sommets se perdent dans les ombres croissantes. Avec les dernières lueurs , la nuit éteint les derniers bruits; un silence mystérieux vous enveloppe de toute part. Au dehors de vous des ténèbres muettes ; au dedans l'invisible souffle d'une puissance inconnue qui vous pénètre et vous domine irrésistiblement. Séparé de ce qui frappe les sens,