LIVRE VIIIe. — CHAPITRE II. 4Sg
il se fait en vous comme un travail étrange ; des esprits passent devant l'œil interne , l'imagination se peuple de fantômes sans corps; le temps, qui n'a plus de mesure , semble lui-même s'être évanoui. Tout-à-coup, dans le lointain, apparoît un point lumineux, puis un autre , puis un autre encore; vous commencez à discerner les masses de l'édifice , les murs pareils aux flancs d'une montagne escarpée , les fortes arêtes des angles , les courbures des arcs, Jes énormes pendentifs. La lumière augmente : sur ces masses, qu'unissent des lignes harmonieuses, se montrent les plantes, les animaux, les formes innombrables des êtres sortis de leurs entrailles inépuisablement fécondes. Eclatants de mille couleurs dont les reflets se croisent et se mélangent, ils portent à vos sens comme une révélation de la vie , et les suaves vapeurs qui parfument l'atmosphère en accroissent encore l'impression. Lorsqu'au milieu de ce monde naissant, vibre soudain la voix tour à tour majestueuse , douce, sévère de l'orgue, qu'elle remplit de ses accords indéfiniment variés, les voûtes frémissantes, ne diroit-on pas la voix de tous ces êtres dont la création vient de s'opérer sous vos yeux? Mais leur langage indéterminé ne parle qu'à ce qui sent, et non pas à ce qui pense. Tel est le caractère de l'art musical. Il manifeste , à notre égard , les conditions
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organiques internes de la vision du Vrai et du Beau, bien plus que le Beau même et le Vrai dans leur immatérielle essence , et par là il forme la liaison entre les arts directement relatifs aux sens et les arts de l'esprit. Ceux-là s'efforcent d'atteindre à la pensée par la sensation, ceux-ci de joindre à la pensée une sensation correspondante. Leurs procédés inverses expriment le double mouvement de la Création vers Dieu, de Dieu vers la Création, Les premiers , s'élevant du phénomène à l'idée immuable, spiritualisent le réel ; les seconds, descendant de l'idée au phénomène, incarnent le Vrai.
Au degré de développement où nous venons de le considérer, le Temple, incomplet encore, n'a point achevé son évolution. Symbole de l'univers , il le représente et tout ce qu'il renferme , sous les conditions de l'Art , à l'exception de l'homme , en ce que sa nature a de plus intime et de plus parfait. Qu'à la voix des êtres inférieurs il mêle sa voix , sa parole , son Verbe , sublime manifestation de l'intelligence qui le distingue d'eux , aussitôt toute cette création s'agrandit, se dilate , resplendit d'une lumière nouvelle , s'anime d'une nouvelle vie. Un lien plus étroit unit les deux mondes , le monde des phénomènes et le monde idéal. Destiné lui-même à se développer indéfiniment , le Verbe humain , à sa naissance , lorsque sortant du sein de la nature