‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 80 sur 247 · LIVRE VIIIe. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VIIIe. — CHAPITRE II

organique il apparoît au dehors tel qu'une fleur à demi éclose et revêtue encore de ses premières enveloppes , est ce qu'on nomme Poésie. La Poésie c'est l'univers et, dans l'univers, Dieu vu, senti , saisi à la fois par toutes les puissances de l'être. La pensée pure le découvre en soi , la Poésie le contemple dans son œuvre , et dans ses relations avec toutes les parties de son œuvre. Elle exprime ces relations telles que l'homme les conçoit par une intuition première, avec les sentiments qu'excite en lui ce magnifique spectacle; elle exprime l'homme môme selon tout ce qu'il est, elle évoque au dehors ce que recèlent ses plus secrètes profondeurs , elle est le retentissement de sa nature entière si variée, si riche.

Plastique de l'ouïe, si on peut le dire, la musique, elle aussi, revêt d'un corps l'idée immatérielle, mais d'un corps aérien, qui échappe à l'œil , et que saisit seul le sens le plus délié, le plus délicat. Mais elle émeut plutôt qu'elle n'éclaire ; elle ne produit pas la vision de la réalité spirituelle, elle y prépare en quelque sorte par une interne aspiration, elle en donne le pressentiment. Comme les lueurs indécises de l'aube, glissant sur de vagues horizons , montrent seulement les masses confuses des objets dont l'astre du jour manifestera les formes distinctes, elle annonce le monde idéal et

IS8 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

ne le révèle pas. La Poésie qu'elle précède dans la génération de l'Art, et qui procède d'elle par ce qu'elle a de sensible, le son et ses lois harmoniques, le rhylhme, la mesure, le nombre, l'accent ; la Poésie détermine ce qu'elle laisse indéterminé , en spécifiant par la parole et manifestant l'idée pure. Ainsi par elle s'opère, dans une région plus élevée, l'union du réel et du Vrai , de la pensée et de la sensation, de la Nature et de son type éternel.

En mariant sa voix à la voix des êtres inférieurs, qui, du sein du Temple, monte vers les cieux comme l'hymne universel de la Création, l'homme, en effet, exprime sa conception du Temple même et du Dieu qui l'habite. Il dit en ses chants ce qu'est ce Dieu, il dit quels sont les liens qui l'unissent à ses créatures, les lois de celles-ci, le but final de leur existence. Il attire à soi , il anime de soi, de sa pensée, de son amour, tout cet univers qu'il domine et résume. Point de concours des deux mondes, du monde intellectuel et du monde des sens , la Poésie donc en est l'harmonie , elle est l'Art même parvenu à son plus haut terme ; car, en même temps que l'idée s'y montre sans voile , dans sa primitive splendeur , elle peint à l'esprit , elle déploie à ses regards les vives images des corps, elle reproduit les formes, les couleurs, rendues visibles intérieurement, et tout ensemble, à l'aide de l'élément sonore

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