‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 87 sur 247 · LIVRE VIIIe.— CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE VIIIe.— CHAPITRE III

une impression insurmontable d'immobilité, et, dans les images qui le représentent, l'homme même ressemble par sa pose, par la roideurdes membres, les traits sans expression, à une momie dans un cercueil.

Transporté dans la Grèce, Fart égyptien s'y modifia profondément. L'humanité acquit chez les Grecs une pleine conscience d'elle-même ; elle se sentit distincte de Dieu et de la Nature, au sein desquels l'avoit absorbé le panthéisme oriental. L'infatigable activité, l'abondance de vie qu'elle trouvoit en soi, lui ouvrirent d'autres perspectives, empêchèrent qu'elle fût dominée par cette sombre idée de mort où l'Egypte étoit ensevelie. Tout au contraire, avide de jouissances, elle se plongea avec une ardeur enthousiaste et naïve dans l'existence présente qui lui sembloit inépuisable. Repliée sur elle-même, elle chercha ses horizons en soi, et s'enivrant de sa propre excellence, elle en vint jusqu'à s'adorer. Pour l'imagination des grecs, Dieu n'étoit que le type idéal de l'homme, et c'est pourquoi ils multiplièrent les Dieux presque à l'infini. L'homme dès-lors, l'homme parfait, l'homme divinisé fut le modèle du Beau. Le temple, conçu comme le séjour de ces divinités humaines, se rapprocha par ses dimensions et par ses formes de l'habitation de l'homme réel. L'unité y devint plus sensible, en même temps que la Beauté,

la grâce, l'exquise harmonie des lignes et des proportions ramenées à celles de l'homme, portèrent l'art, sous ce rapport, à son plus haut point de perfection. Elargissez le temple grec, cette harmonie se perd, parce qu'elle a son principe dans l'harmonie du corps humain, dont la beauté s'altère toujours plus au-delà d'une certaine grandeur que déterminent des lois invariables. Mais de là aussi il résulte que l'art grec n'exprime ni le vague infini de Dieu, ni l'immensité de la Nature, et que les puissants effets qui émanent de ces sources fécondes lui sont étrangers. Il ravit par un charme plein de douceur et de mélodie, par je ne sais quoi d'achevé, de pur et de suave, mais sans jamais transporter l'homme au-dessus de la ter^e et au-dessus de lui-même ; il reste constamment l'objet de sa contemplation. Rien ne l'entraîne dans les espaces illimités de la rêverie, dans les profondeurs du mystère; rien n'éveille en lui les aspirations vers un terme inconnu qui fuit toujours, ni les joies du monde invisible, ni ses tristesses inénarrables.

Ainsi les Grecs développèrent l'art merveilleusement sous une de ses faces, et, dans ses progrès comme dans sa décadence, il suivit les phases de leur pensée et de leur civilisation, en conservant jusqu'à la fin son caractère fondamental; car, en tout ordre de choses, il existe une relation inalté-

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