LIVRE VIIIe.— CHAPITRE III
et, dans le reste de l'Italie, à Rome, à Florence, à Pise, à Sienne , à Vicence , à Vérone, les palais se modelèrent en quelque sorte sur les idées, les mœurs, les habitudes sociales des âges où ils furent élevées, sur la nature môme des gouvernements; car ils présentent des caractères très-différents dans les pays soumis à un seul et dans les républiques, là où régnoit sans contestation une puissante aristocratie, et là où des luttes intestines entre les factions tour à tour victorieuses , faisoient de la cité comme une arène où les parties se disputoient la domination. Il y eut des temps où les villes, partagées entre des familles ennemies , ressembloient à des forêts de tours, où chaque palais étoit une forteresse; et, quoique plus modernes, quelquesuns de ceux qu'on admire à Florence, ont encore, dans leur masse austère, quelque chose de cet aspect. Le palais ducal de Ferrare , avec ses fossés et ses ponts-levis, et le palais du doge à Venise, n'offrent-ils pas le même contraste que les gouvernements de ces deux cités; celle-ci obéissant à un homme investi par elle d'une haute magistrature; celle-là gouvernée par un maître qui ne relève que de soi?
Un autre genre de monuments appartient à l'époque de l'affranchissement des communes , cette grande révolution quienpréparoitune plus grande :
192 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
nous voulons parler des hôtels-de-ville. Ce n'est point le château royal , ou aristocratique ; c'est le palais du peuple, le lieu où s'assemblent les citoyens pour exercer leur souveraine puissance , délibérer sur leurs intérêts, où siègent les magistrats librement élus. Orné au dehors , modeste au dedans, il rappelle l'opulence de la communauté et l'égalité de ses membres. Les lignes en sont simples et sévères. Point de larges frontons couronnant des portails énormes; rien non plus de petit, d'étroit et d'abaissé. De tous ceux qui entreront là aucun ne courbera la tête , mais aucun ne relèvera au-dessus de celle d'autrui. Le beffroi , s'élevant au-dessus de l'édifice, achevoit d'en marquer le caractère. Voix solennelle de la cité, il convoquoit le populaire à la maison commune, l'appeloit aux fêtes publiques ou à la défense de ses droits, s'il arrivoit qu'ils fussent menacés.
Lorsque les grandes monarchies européennes achevèrent de se former, lorsque le pouvoir devint absolu, l'architecture aussi exprima ce pouvoir d'un seul dans une société moralement décrépite, qui, brillante encore de la gloire des armes, voit, au sein de la corruption que voile un instant la politesse et l'élégance des mœurs, s'éteindre chaque jour son antique esprit et ses croyances antiques. Tout s'efface devant le souverain qui absorbe en