LIVRE 1er. — CHAPITRE V
quelconque , soit infinie en Dieu , soit finie dans les créatures. Séparée d'ailleurs de l'idée de substance , l'idée d'être n'est plus qu'une abstraction , une forme logique , qui ne correspond à aucune réalité effective et vivante ; et, d'un autre côté, la substance absolue et infinie étant nécessairement et ne pouvant point ne pas être , il est de fait impossible de séparer de son idée l'idée de TEtre infini et absolu, avec laquelle elle se confond et ne forme qu'une idée unique. Elle est ce qui est de soi et par soi, ou mieux encore et plus simplement ce qui est , et nous n'en avons point d'autre notion. Cela posé, entrons en matière.
Toute idée, quelle qu'elle soit, renfermant celle de l'Etre, ou plutôt n'en étant qu'une modification, il s'ensuit que l'idée de l'Etre, antérieure à toutes les autres, est aussi la plus générale à laquelle il soit possible à l'esprit de s'élever. Indépendante du temps et de l'espace, immuable, infinie, elle n'a de rapport nécessaire qu'à soi , et se résout dans la notion primitive et simple de l'unité conçue en ellemême. Au-delà il n'est rien. Parvenu à ce terme , l'entendement s'arrête : il a trouvé son propre principe, et le principe de tout ce qui est. Il ne se connoit, il ne se conçoit que par cette unité première , source inépuisable des réalités. Qui n'auroit pas l'idée de l'Etre, n'auroit l'idée d'aucune existence. Il
42 lre PARTIE. — DE DIEU ET DE L'UNIVERS.
est à la fois ce que l'on voit, et ce par quoi l'on voit. 11 est ce qu'on voit, puisqu'on ne peut voir que ce qui est d'une manière quelconque ; il est ce par quoi l'on voit , puisque rien ne peut être vu qui ne soit antérieurement éclairé par l'idée de l'Être. Et néanmoins cette idée , d'une simplicité absolue , ne donne par elle-même la notion d'aucun être particulier, bien qu'elle les renferme tous , non-seulement en puissance , mais en réalité ; car tout être particulier existe primitivement, suivant un mode d'existence au-dessus de notre compréhension, dans l'unité de l'Etre universel. Lui-même, quoique essentiellement intelligible en soi, ne sauroitêtre conçu par une raison bornée ; car, à cause de son unité , il faudroit, pour le concevoir, l'embrasser tout entier, il faudroit une intelligence infinie comme lui. Il se dérobe à tous les regards dans les secrètes profondeurs de son essence invisible et lumineuse. Mystère impénétrable , éternel , il est cette nuit divine , ces ténèbres brillantes qu'on trouve au commencement de toutes les traditions , de tous les systèmes de l'antique Orient. Représentez-vous , en effet, une sphère infinie de lumière : vous la parcourez en tous sens , et vous êtes toujours au même point ; plongé, perdu dans un océan de clarté, rien ne vous apparoit, parce qu'il n'y existe aucune ombre. Cette splendeur immense n'éclaire qu'elle-même , et ne peut être