‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 68 sur 245 · DE LA DISTINCTION EN DIEU · texte numérisé non relu

DE LA DISTINCTION EN DIEU

On a vu que , dans l'unité de la substance infinie , existent trois propriétés distinctes qu'on est forcé de concevoir sous la notion de Personnes , et que les types éternels ou les idées des êtres particuliers existent aussi distinctement dans l'unité de l'intelligence divine. Or, quelle est la cause formelle , efficiente de ces divers ordres de distinction , ou , en d'autres termes , qu'est-ce que la distinction conçue en elle-même ?

On est forcé d'abord de reconnoitre qu'elle est une ou que sa notion ne varie pas , qu'elle s'applique soit aux propriétés essentielles de l'Etre infini , soit aux idées que renferme l'intelligence divine. Or, pour qu'il existe des propriétés réellement et actuellement distinctes dans la substance une , il faut qu'elle ait en soi quelque chose qui les sépare et les termine dans son unité ; et ce quelque chose d'incompréhensible, d'innomable,

7G lrc PARTIE. — DE DIEU ET DE L'UNIVERS.

parce qu'il termine seulement les propriétés et n'est pas lui-même une propriété , appartient à la substance , puisque nulle substance ne peut subsister sans propriétés , ni par conséquent sans ce qui termine les propriétés. On conçoit parfaitement que la puissance en soi n'est pas l'intelligence , ni l'intelligence , l'amour ; mais l'amour , l'intelligence , la puissance ne sont concevables qu'autant qu'on présuppose une substance d'où elles tirent leur être actuel ; et , à cause de l'unité absolue de la substance infinie , leur existence distincte dans cette substance seroit impossible et contradictoire , elles se confondroient l'une dans l'autre ; si la substance même ou l'être ne contenoit dans son essence quelque chose qui opère cette distinction.

11 en est ainsi des types éternels des êtres finis ou des idées qui subsistent dans le Verbe. Pour être intelligibles , elles doivent être distinctes , et leur distinction , comme celle des propriétés ou des Personnes divines , doit avoir une cause formelle, efficiente, hors de l'idée même , sans quoi elle seroit tout-à-la-fois ce qui est terminé et ce qui termine. On ne peut dire non plus qu'une idée soit terminée par une autre idée , car chaque idée peut être conçue à part , et sans relation avec aucune autre , et l'esprit en la concevant conçoit nécessaire-

UviiË ior -. chapitre xii. 11

ment quelque chose qui n'est pas elle , et qui la termine en la circonscrivant. Outre les propriétés essentielles à l'Etre infini, et les idées qui le représentent, entant que participable , il y a donc en lui un principe spécial, par lequel la distinction s'opère, et Dieu seroit inconcevable sans ce principe essentiellement incompréhensible en soi.

Si Ton ne concevoit pas qu'une idée, pour être distincte, eût besoin de quelque chose qui n'est pas elle, d'un principe propre de distinction, au moins la nécessité d'un semblable principe devient évidente, lorsqu'on applique le nombre à la même idée identique , lorsqu'on dit, par exemple, un arbre, deux arbres, etc. Car le nombre ne représente aucune forme, il distingue seulement, et par conséquent il exprime ce qui , dans l'esprit, produit la distinction réelle. Ce principe efficient de la distinction existe dès-lors véritablement , sans quoi la parole qui le représente n'auroit aucun sens, et il est d'une autre nature que la forme , puisqu'il individualise indéfiniment la même forme identique, qui devient à son aide une et multiple , une en soi , multiple par le nombre qui s'y joint, et qui , n'en ôtant rien, n'y ajoutant rien y remplit à son égard l'unique fonction de la revêtir , en quelque sorte , d'autant de corps qu'on a voulu la reproduire de fois.

ÏÔ l" PABTIE. — DE DIEU ET 1>E L'UNIVEItS,

Page 1