‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 78 sur 245 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

QUE LÀ PHILOSOPHIE DE DIEU EST LA BASE NÉCESSAIRE DE TOUTE PHILOSOPHIE ULTÉRIEURE.

L'homme connoît Dieu ; il le connoît d'une connoissance plus ou moins développée, naturellement, nécessairement , ainsi que nous l'expliquerons ailleurs , mais il ne sauroit le comprendre , et c'est pourquoi , le reléguant dans le pur domaine de la foi religieuse supposé différent du domaine propre de la raison , Ton a bâti des multitudes de systèmes philosophiques où l'on essaie de se rendre compte des choses , sans remonter au principe premier d'où elles émanent toutes ; et cependant ces systèmes sont eux-mêmes la preuve de l'impossibilité radicale d'opérer la séparation que Ton prétendoit effectuer , et dont ils n'offrent en réalité qu'une simple apparence; car ils impliquent tous, de quelque manière qu'on la voile , une solution quelconque des questions primitives cmi se rattachent di~

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rectement au souverain Etre. On peut lui donner des noms divers , ou ne lui donner aucun nom ; on peut se faire de lui des idées à certains égards différentes ; mais il est toujours au fond des pensées de l'esprit qui aspire à la science réelle. Qu'estce , en effet , que la science , sinon la connoissance des faits et la conception des causes? Et l'enchaînement des causes , correspondant à celui des faits, ne conduit-il pas rigoureusement à une Cause primordiale , nécessaire , dernière et seule raison de ce qui n'a pas en soi ce caractère absolu de nécessité ? Aussi la suppose-t-on constamment , alors même qu'on semble l'oublier davantage, ou l'écarter avec plus de soin ; et la notion au moins implicite sous laquelle on l'a conçue, détermine forcément toutes les conceptions ultérieures et domine jusqu'au bout la philosophie dont elle forme le vrai point de départ et la base essentielle.

L'athéisme lui-même ne fait pas exception à cette loi de la pensée. L'athée a aussi sa notion de Dieu ; seulement il la transfère du Créateur à la Création ; il attribue à l'être fini , relatif , contingent , les caractères de l'Être nécessaire ; il confond l'œuvre avec l'ouvrier. Éternelle , selon lui , la matière est douée de certaines propriétés primitives, immuables, qui, ayant leur raison en soi , sont elles-mêmes la raison de tous les phénomènes successifs : et l'ordre entier

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des explications philosophiques et scientiûques auxquelles le conduisent ses recherches, de quelque nature qu'elles soient, dépend de la manière dont il a préalablement conçu les propriétés éternelles de l'Etre éternel , n'est qu'une application , une déduction logique de cette conception première.

Quelques-uns, sans nier Dieu, en l'admettant même pour ne pas froisser la croyance générale , déclarent qu'il échappe à leur esprit, incapable, disent-ils , de s'en former aucune idée. Il est pour eux le grand Ignotum. Ceux-ci , philosophiquement dans la même position que l'athée , procèdent comme lui , comme lui s'efforcent de rattacher à certaines causes antérieurement conçues , à certaines énergies éternelles, nécessaires, l'universalité des faits fournis par l'observation. Et cela encore qu'est-ce autre chose, que replacer Dieu , pour ainsi parler, au commencement de la science , après l'en avoir banni nominalement?

Que si, avec d'autres philosophes, on suppose deux principes divers , coéternels et indépendants, ce dualisme primitif, forcément appliqué à l'explication des choses , engendrera dans les différents ordres de la science des théories fondées sur un antagonisme radical , raison première de tous les phénomènes; et chacune de ces théories, dans ce qu'elle aura de propre, dépendra de la manière

spéciale dont elle aura conçu les deux principes primordiaux.

L'hypothèse, au contraire, d'un principe unique, si l'esprit se concentre et se fixe dans la considération exclusive de son unité , ou arrêtera le progrès de la science , comme chez les peuples musulmans ,

ou introduira dans la science même la recherche

t d'une semblable unité , l'hypothèse correspondante

d'un élément premier, simple, homogène , unique , avec lequel on doit résoudre tous les problèmes , expliquer tous les faits du monde extérieur.

Qu'on identifie la cause et l'effet , Dieu et l'univers , ou qu'on les sépare , toujours faut-il que l'effet entier soit contenu dans la cause; et puisque l'univers , visiblement un , par la réciproque dépendance qui en coordonne harmoniquement toutes les parties, offre, dans ces mêmes parties, une variété immense, il est nécessaire que la cause première renferme à la fois la raison de celte unité et de cette variété ; en d'autres termes , qu'on la conçoive comme essentiellement une , et possédant néanmoins en soi le principe formel , efficace , de toute diversité existante et possible. Les hautes questions que le développement des connoissances physiques , chimiques , physiologiques , au sein des nations chrétiennes , a conduit à poser de nos jours les questions d'origine par lesquelles on se sent pressé

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de toutes parts, se résolvent dans la question de la cause nécessaire , de l'Etre infini et de ses lois internes. Quiconque ne se borne pas à la pure observation des phénomènes, mais cherche à se rendre compte de leur production , à concevoir le pourquoi et le comment de leur existence, qu'il le veuille ou non , qu'il en ait ou non la conscience explicite , philosophe sur Dieu. Toute science sort de lui et retourne à lui.

La notion sous laquelle l'esprit se le représente constitue l'état fondamental de l'intelligence humaine, et influe dès-lors sur l'homme tout entier. De là l'importance des religions qui ne sont en réalité, dans leur essence, que la manifestation de cet état fondamental. Et voilà pourquoi tout dérive d'elles originairement, institutions publiques , lois morales et sociales , philosophie , arts. Lorsque , avec le temps, elles se modifient, il n'est rien qui, de proche en proche , ne se modifie comme elles et dans le même sens qu'elles. Chaque peuple n'est que ce qu'elles le font. Elles marquent , parleurs phases successives, les progrès de l'humanité. Car la religion, ce n'est ni un ensemble de cérémonies et de rites, ni l'organisation d'un corps sacerdotal , mais une conception première de Dieu , devenue, avec ses conséquences immédiates , l'objet d'une croyance commune ; et ainsi peu importe , sous ce rapport ,

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qu'on en rejette le nom ; la chose reste toujours ; le fonds subsiste impérissable. Tant que la pensée vit , elle se meut dans le cercle que trace autour d'elle cette conception première, quelle qu'elle soit; elle y ramène tout, elle en déduit tout. Les invincibles lois de la logique rattachent à cette idée-mère toutes les autres idées, explicitement ou implicitement, et cela est visible surtout dans le caractère général , soit de la société , soit de la science , à chaque époque déterminée. Nous n'exceptons point celles de transition, où le désordre apparent des choses , le souci, l'inquiétude , le désir ardent d'une certaine lumière qui n'apparoit encore nulle part , révèlent , dans la masse des hommes , l'attente d'une nouvelle loi fondée, non sur une vérité nouvelle , mais sur une conception plus développée , plus nette , du vrai immuable, éternel. Alors même chaque esprit, sur quelque objet que se porte son activité , a pour guide et pour règle sa conception particulière , raisonnée ou non , du principe nécessaire des choses.

On ne s'étonnera donc point que nous ayons d'abord exposé ce qu'on est , ce nous semble , logiquement forcé d'admettre touchant la nature de l'Être infini , incompréhensible dans son essence , ni que notre philosophie ultérieure découle entièrement de cette philosophie primitive de Dieu. Nous ne faisons en cela qu'obéir à une loi souve-

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