‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 83 sur 245 · LIVRE 11e. — CUAPITUE 1er. 10S · texte numérisé non relu

LIVRE 11e. — CUAPITUE 1er. 10S

n'ait pas sa source dans l'Etre infini *. Aucun être particulier, ni la collection de tous les êtres, ne sont néanmoins engendrés de lui, parce qu'engendrer, comme on Ta vu, ce n'est pas seulement tirer de soi, mais tirer de soi quelque chose d'une nature égale. L'acte par lequel le Père tire de lui-même son Fils, diffère donc essentiellement de celui par lequel Dieu réalise au dehors les êtres finis dont les types existaient de toute éternité clans le Verbe. Nous trouvons en nous une image de ces deux opérations. L'homme aussi engendre ou produit des êtres de même nature que lui , et réalise au dehors ses pensées , c'est-à-dire , crée autant que le peut un être fini ou créé lui-même ; et une statue, un tableau, une maison , une montre , etc. , ne sont que des créa-

1 La tradition de cette idée si évidente en soi , s'est conservée sans interruption parmi les mystiques chrétiens. Voici ce qu'on lit dans l'un des derniers.

« La vérité apprend à l'homme qu'il est néant , et qu'il est par lui— « mêmecequ'ilétoitily a cent ans, et ce qu'il seroit, si Dieu lui avoit c retiré l'Être qui environne son néant. Cet Être est la participation « de l'Être même de Dieu ; c'est son Être en quelque manière rendu « sensible à l'homme. Car toutes les créatures ne sont autre chose , « s'il faut ainsi parler, que Dieu même rendu visible : elles sont « comme des sacrements ou comme des écorces visibles de l'Être in- « visible de Dieu caché sous elles ; elles sont des notions de Dieu, qui « expriment diversement ce qu'il est en lui-même : en un mot , tout « ce qui est au monde est une dilatation, et une expression de Dieu» « qui sont hors de Dieu même ; c'est un écoulement de Dieu , qui « exprime en sa sortie ce que Dieu est en lui-même. » Introd. à ta vie et aux vertus chrétiennes ; par M. Olier, p. 85. Paris, 1684.

tions de ce genre. La distance entre elles et la création de Dieu est infinie, qui ne le voit d'abord ? mais la ressemblance n'en est pas moins réelle , et c'est ainsi que l'homme lui-même est semblable à Dieu et son image.

Les êtres finis que Dieu tire de soi , n'en sortent pas non plus par voie d'émanation , mais en vertu d'un acte libre de sa toute-puissance qui les produit au dehors, de sorte qu'à l'instant même où ils commencent d'être , ils sont essentiellement séparés de Dieu , quoiqu'ils existent en Dieu , dans son immensité, qui est le lieu nécessaire et universel.

La réalisation extérieure des idées divines ou la création , ne retranche rien de l'Etre infini , n'y ajoute rien. Elle n'en retranche rien , puisque les types éternels qui étoient dans l'Être infini , y demeurent immuablement ; elle n'y ajoute rien , car il n'en résulte aucune production d'être ou de substance , laquelle est impossible en soi. Il reste sans doute à concevoir comment la même substance peut subsister simultanément à deux états divers, l'un fini, l'autre infini. C'est là le mystère de la création , et il seroit absurde de prétendre le pénétrer , puisque nous savons que la substance est , pour tous lès êtres finis , radicalement incompréhensible. Nous ne laissons cependant pas de comprendre , eu une certaine manière , qu'à cause de

Page 1