LIVRE 11°. — CHAPITRE 1er
son unité absolue , participable sans être divisible , la substance infinie peut se communiquer sans éprouver aucun changement , aucune diminution , aucune altération ; car l'homme aussi , dans l'acte de la génération, communique sa propre substance, sans que celle-ci soit altérée , diminuée , changée : et il en est ainsi de tout ce qui est essentiellement un. Au fond, ou l'unité infinie exclueroit , d'une manière absolue , toute diversité , et alors l'Etre un , lequel implique nécessairement des propriétés diverses , ne pourroit exister , et rien ne seroit ; ou la substance , sans cesser d'être indivisiblement une , peut subsister à la fois comme Puissance , comme Forme , comme Amour ; et si elle subsiste une et diverse sous un mode infini d'existence , pourquoi ne subsisteroit-elle pas également une et diverse, sous un mode fini? En d'autres termes, pourquoi ne seroit-elle pas communicable sous les conditions d'une limite dont le principe , l'essence est en elle? Le comment de cette communication mystérieuse demeurera , certes , éternellement impénétrable à tout esprit fini ; mais qu'y auroit-iJ de plus absurde que de nier \ à cause de cela , un fait nécessaire et démontré tel dans l'ordre d'idées accessibles aux intelligences créées?
Examinons en effet ce qu'implique la réalisation (les pensées divines, Chacune de ces pensées cor-*
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respond , en tant que distincte , à quelque chose de l'Etre infini , puisque rien ne peut être pensé qui ne soit ou ne puisse être. Tandis qu'elle reste simplement distincte , elle subsiste inaltérable dans l'unité de l'Être infini , et dès-lors appartient à sa nature , à son essence. Mais , dès qu'on la suppose actuellement réalisée , elle devient quelque chose d'actuellement fini , d'actuellement séparé de ce qui n'est pas elle , et qui , par conséquent , ne peut appartenir à la nature divine essentiellement une. C'est en ce sens que les êtres créés existent hors de Dieu , quoiqu'ils continuent d'être en Dieu sous deux rapports divers. Car , premièrement , tout ce qu'ils ont d'être réel , n'est que ce quelque chose de l'Être divin, à laquelle leur idée correspond; secondement , bien qu'ils soient hors de Dieu , en ce sens qu'ils n'appartiennent point , comme on vient de le dire , à sa nature , en un autre sens ils subsistent en Dieu , c'est-à-dire , dans l'immensité divine , hors de laquelle rien ne peut être , sans quoi le néant seroit un lieu , ou seroit et ne seroit pas tout ensemble : In Deo vivimus , et movemur, et sumus i.
Cette manière de concevoir la création , à laquelle on est, ce nous semble , conduit directement
1 Act. XVII, 28.
LlVilE IIe. — CHAPITRE lw. 109
lorsqu'on médite sur l'Etre infini et ses opérations, résout , autant qu'elle peut l'être , la question fondamentale du rapport du fini avec l'infini , question insoluble par une autre voie , et qui , ainsi que nous l'avons dit, a induit les philosophes en plusieurs systèmes erronés.
Les uns , trouvant avec raison que toute production d'être implique l'absurde ou qu'il répugne de supposer qu'un nouvel être soit surajouté à l'Etre infini , n'ont vu /ans la Création qu'un pur phénomène dépourvu de réalité effective , une simple modification interne de Dieu , se donnant, pour ainsi parler, en spectacle à lui-même, et demeurant, au sein de son immensité , éternellement le seul Être : système monstrueux , destructif de toute croyance, comme de tout devoir, et qui néanmoins, renaissant d'époque en époque et reproduit de nos ^ours même sous différentes formes , semble avoir de profondes racines dans l'esprit humain.
D'autres , ne pouvant ni se résoudre à nier la réalité de l'univers , ni comprendre comment il a pu être créé , sont tombés dans Terreur de deux principes coéternels , renversant par là tout ensemble et la notion de Dieu , que les panthéistes conservent au moins dans ses bases , et celle même de l'univers , qui ne peut être conçu comme éternel sans être conçu comme infini.
liO lu PARTIE. — JDE DIEU ET Ï>È L* LAI VERS.
Quelques-uns enfin ont admis une véritable production d'être ou de substance qui n'existoit en aucune manière auparavant : hypothèse d'où il résulte, entr'autres conséquences, qu'il existe une plus grande somme d'être après qu'avant la création , car l'idée de substance ou d'être est une, absolue, invariable; que dès-lors l'Etre divin , auteur de la Création , n'est pas infini , qu'il ne sauroit l'être , et qu'ainsi sa notion implique contradiction.
Cette hypothèse vient , de plus vse résoudre dans le panthéisme. En effet , comme nous venons de le dire, l'idée de substance ou d'être est une, absolue, invariable ; car nous entendons par substance ce quelque chose de primitif et d'incompréhensible en soi , que l'on conçoit comme le fonds nécessaire de tout ce qui est et de tout qui ce peut être, abstraction faite de toute propriété qui le spécifie et le détermine , de tout ce qui constitue un être particulier , infini ou fini , accompli selon sa nature. Ceci posé, évidemment la substance n'est pas susceptible d'être, conçue sous deux notions. La substance créée Seroit donc essentiellement indiscernable de la substance incréée ; et comme elle existeroit dans celle-ci , c'est-à-dire , dans l'immensité divine hors de laquelle rien ne peut exister , il est clair que la substance infinie absorberoit la substance finie , qui ne feroit avec elle qu'une même substance rigoureu-
LIVRÉ IIe. — CHAPITRE lef. 111
sèment une. Et puisque les propriétés ne subsistent qu'unies à la substance, les propriétés des êtres finis , n'ayant rien qui pût leur donner une réalité effective et substantielle hors de la substance infinie , n'auroient dès-lors qu'une existence idéale , ou , en d'autres termes , ne seroient que les idées môme de Dfèu , dépourvues d'extériorité , éternelles , immanentes , et la création , purement fictive , se réduiroit , ainsi que dans le panthéisme indien , à un acte interne de la Divinité ? se contemplant elle-même dans la variété inépuisable de ses pensées et de ses phénomènes intérieurs.
Ce qu'il y a de vrai dans le premier système , c'est qu'il n'existe et ne peut exister qu'une seule substance primordiale , laquelle , sous des modes divers d'existence , est le fonds commun , la racine nécessaire de tout ce qui est.
Ce qu'il y a de vrai dans le second système , c'est que l'univers n'est point un pur phénomène , une modification interne de l'Etre divin , mais une réalité extérieure , véritable et substantielle.
Ce qu'il y a de vrai enfin dans le troisième système , c'est qu'essentiellement distincts de Dieu , les êtres créés n'appartiennent point à sa nature , et sous ce rapport , existent hors de lui. Ainsi , bien que la substance de chaque être créé soit une participation de la substance divine , néanmoins
ii& lre PARTIE. — DE DIEU ET DE ^UNIVERS.
tout être créé est actuellement séparé de Dieu , en tant qu'il Fa fait passer de l'état idéal à l'état réel. La distinction devenue limite , le multiple est sorti de l'unité ; le fini , de l'infini ; le contingent , de l'absolu ; et le lien mutuel du contingent et de l'absolu , du fini et de l'infini , du multiple et de l'unité , est la substance qui ne cesse jamais d'être une. En un mot , l'Etre , la substance , subsiste sous deux modes, l'un absolu et nécessaire, qui est Dieu ; l'autre , relatif et contingent , qui est la créature : d'où il suit que la nature de Dieu est essentiellement différente de celle de la créature , bien que la substance de la créature ne soit radicalement que la substance de Dieu.
On voit par là comment a pu naître l'idée antique selon laquelle la Création étoit représentée comme une sorte d'anéantissement et de sacrifice de l'Être infini. Cette idée très-probablement avoit son origine dans une vérité qui s'altéra depuis , et qui appartenoit à la science primitive. Elle avoit conçu que créer , pour Dieu , c'étoit limiter sa propre substance , ' et lui donner , en la limitant , un nouveau mode d'existence hors de lui ; de sorte
1 Le mot éthiopien Gabera, qui, dans la version du Pentateuque , correspond au verbe hébreu K13 et signifie proprement faire, créer, tient au même radical qu'un autre verbe hébreu 73 J terminavit » limitavit, d'où VlDJ limite, frontière. Rien de plus commun que la permutation des deux lettres du même organe L et R.