LIVRE IIe.— CHAPITRE VI
La persistance de l'être est ce qu'on appelle durée, et la durée dès-lors a deux modes divers correspondants l'un à l'Être infini , l'autre aux êtres finis ; car les êtres qui ne peuvent exister que selon leur essence , leur nature , ne persistent non plus ou ne continuent d'exister que selon leur nature, leur essence.
Or, l'indivisibilité absolue étant de l'essence de Dieu , sa durée également indivisible exclut toutes parties , toute succession , elle constitue un présent infini.
La divisibilité étant au contraire de l'essence de la Création , sa durée par là même est également divisible : d'où le passé , le présent , l'avenir , qui , marquant des parties dans la durée , sont à son égard ce que les distances , résultantes aussi de la divisibilité de l'étendue, sont à l'espace.
Le divisible et l'indivisible , non-seulement s'excluent dans le même sujet, mais ils n'ont point de mesure commune : ils diffèrent non de degré , mais d'essence. On ne peut donc instituer aucune comparaison entre la durée de Dieu et la durée de la Création , entre la durée indivisible ou infinie et la durée divisible ou finie.
L'acte par lequel Dieu a créé a deux relations , l'une à lui-même , l'autre au terme de cet acte ou à l'univers.
Par rapport à lui-même , Dieu a créé dans un présent indivisible , et par conséquent cet acte , qui n'est que Dieu même agissant , participe au mode de sa durée; il est éternel ou il exclut toute divisibilité , toute idée de succession , il n'a ni avant ni après.
Par rapport à son terme ou à l'univers , ce même acte , au contraire , implique nécessairement le mode de durée successive propre à la Création ; il implique le temps avec ses trois divisions fondamentales de passé , de présent , d'avenir.
L'idée du temps ou de la durée finie est donc inséparable de l'idée de la Création, comme l'idée de l'éternité ou de la durée infinie est inséparable de l'idée de Dieu ou de l'Etre infini. Ces deux mots temps , éternité , exprimant ce par quoi Dieu et la Création diffèrent radicalement quant à leur mode essentiel d'existence , n'ont dès-lors , transportés de l'un à l'autre, aucun sens, ou n'offrent qu'un sens contradictoire. Lorsqu'on demande si la Création est éternelle , on pose donc une question qui , sous cette forme indéterminée , n'admet aucune réponse , et qui admet deux réponses opposées , selon que le mot éternel s'applique ou à Dieu qui crée , ou à ce qui est créé. L'acte de la puissance créatrice est éternel ou s'accomplit dans un présent indivisible; le terme de cet acte n'est pas éternel ,