DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
la connaissance banale, gagnerait à être rattachée aux activités biologiques générales.
On aperçoit la manifestation élémentaire de l’intérêt dans la réaction vitale organisée pour se continuer, et tendant par suite spontanément à se prolonger dans les conditions les plus appropriées (E. Solvay).
Mais il faut bien considérer que lorsque l’évolution cérébrale a atteint chez les hommes un certain degré, ils acquièrent la conscience de l’avantage énergétique : en tant que cet avantage implique une adaptation coordonnée de tout son être, on pourrait dire qu’on l’appelle l 'intérêt. Ainsi, l’homme évite la fatigue par simple tendance au fonctionnement économique de son organisme; consciemment, il évitera donc un effort musculaire inutile, mais il ne sera pas dit alors « obéir à son intérêt » ; si, au contraire, il choisit une habitation voisine de l’endroit de son travail, on le louera d’avoir agi « conformément à son intérêt » ; s’il met « son intérêt » au-dessus de son devoir, on le blâmera.
Je donne d’ailleurs ces considérations comme absolument sommaires : tout cela devrait faire l’objet d’analyses attentives.
Cette « notion de son intérêt » se complète chez l’homme, par un outillage plus ou moins perfectionné d’ appréciation énergétique. L’organisme est, en effet, en tant que machine productrice de travail, construit de telle façon qu’il « apprécie » — c’est l’expression même d’un physiologiste (Imbert) — les divers modes de fonctionnement, en vue de pouvoir s’adapter au mode le plus économique. Comme exemple de cette « appréciation », Imbert montre comment l’individu ne se conforme pas toujours à l’axiome géométrique : la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre ; en mécanique physiologique, il faut dire : le chemin le plus court d’un point à un autre, ou plus exactement, le chemin que nous suivons de préférence est celui dont le parcours exige de nous la moindre dépense d’énergie, — ou, plus exactement encore : le chemin que nous suivons de préférence est celui auquel notre organisme s’adapte le plus économiquement.
Or, cette « préférence » suppose toujours un procédé d’appréciation : c’est par exemple, la notion de « fatigue » qui oriente le choix.
Appliquée aux opérations mentales, je dirai que 1’ « appréciation » devient l’évaluation. Ainsi apparaît la conception de la valeur, que les économistes ont voulu accaparer et dont ils n’étudient en somme qu’une des modalités, — comme le montre Tarde dans sa Psychologie économique.
Référence à E. Solvay clans Formules d'introduction, p. 6.
Id. à Imbert clans Fonctionnement économique de l'organisme, pp. 1 1 et ss. Id. à Tarde dans Psychologie économique, t. Ier, pp. 63 et ss.
Chap. VII.
g 36. — Activi tes acquisitives.
Chap. VII.
Les activités sociales.
§ 36. — Activités acquisitives.
Ces considérations ont éloigné du point de vue sociologique, mais il était peut-être nécessaire de préciser certains termes et certaines idées.
Sociologiquement, les notions de l'intérêt et de /’ évaluation, revêtent une importance considérable, en ce qu'elles fournissent aux individus des procédés d'action inter-individuelle tout à fait caractéristiques. En dehors de la contrainte et de la persuasion, un homme peut, en effet, obtenir quelque chose d’un autre par ce que l’on pourrait nommer la compensation sociale.
Dans ce cas, l’individu sollicité est en dernière analyse appelé à évaluer où est son intérêt, mieux, où « il croit » qu'est son intérêt; on dit de lui : « Il cherche à en avoir ou à en donner pour son argent. » Ce sera le cas du nègre qui loue deux de ses femmes pour une perle, de l’Australien qui troque une collection d’outils en silex contre un fer de lance, du civilisé qui fait un « mariage d’argent », de l’industriel qui obtient les services de l’ouvrier pour un salaire, du négociant qui cède sa marchandise contre une certaine quantité de monnaie. Tel est le grand ressort du « trafic », dont on trouve les témoignages jusqu’aux temps préhistoriques.
Il est clair que’dans ces cas la forme de réalisation du phénomène dépend du degré d’évolution de la faculté d’abstraction des individus et de l’état de la technique : ainsi, on parviendra difficilement à faire comprendre le rôle de la monnaie à un primitif accoutumé au troc, ou celui du virement à un civilisé ne connaissant que la manipulation des pièces métalliques.
De même, le phénomène apparaît conditionné autrement s’il s’agit de la compensation pour services personnels (prestation de l’individu lui-même : « corvées », « courses », « domesticité », « travail industriel », etc.) ou pour services réels (« prêt », « vente », et d’une façon générale « transactions »).
Mais la compensation sociale est surtout influencée par le jugement synéthique ou alléthique porté sur l’individu duquel on attend quelque chose. Suivant que l’on « se retrouve » plus ou moins dans un autre, on le sollicite différemment, c’est-à-dire on joue différemment du clavier de la sensibilité inter-individuelle. De là ces locutions vulgaires: « Ai-je l’air d’être votre domestique pour que vous me demandiez cela? » ou « Vous me prenez pour un autre de me demander cela ! »
L’histoire industrielle du xixc siècle apporte des confirmations nombreuses de cette influence du facteur synéthique. Pendant les premiers temps de l’industrialisme, les fabricants anglais considéraient l’ouvrier comme une machine, qui devait rendre le maximum de travail avec le minimum de