DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
de la nouvelle mécanique leur est étrangère, il majore un peu le taux unitaire par pièce, afin que le revenu de la journée de travail reste sensiblement constant. Mais pour vaincre la résistance des ouvrières hostiles à toute innovation, il majore un peu davantage en vue de leur permettre de réaliser un petit gain supplémentaire, — 4 centimes par jour. Au bout de six semaines, l’entraînement au travail est complet; les six ouvrières livrent la même quantité qu’avec l’anciemle machine, et comme le taux unitaire avait été augmenté, elles se trouvent réaliser un salaire de 1 fr. 35 c.
« Vous vous êtes empressé de « rogner », dis-je à l’employeur, et vous avez ramené le taux unitaire à une somme telle que, multipliée par la quantité produite, le revenu journalier ne fût plus que de 1 fr. 10 c.?
— J’aurais bien voulu faire ainsi, me répondit-il loyalement; mais, aujourd’hui, il faut tenir compte de l’organisation ouvrière, de la presse, de l’opinion : je n’ai pas osé redescendre jusqu’à 1 fr. 10 c. : j’ai ramené le taux à 1 fr. 25 c.
— Je vois bien, repris-je aussitôt, pourquoi les six ouvrières choisies ont vu monter leur revenu de 1 fr. 10 c. à 1 fr. 25 c.; mais comment avez-vous été amené à hausser le salaire des quarante-quatre autres?
— Voici : vous savez ce qui arrive quand on glisse dans sa manche un épi de froment : il parvient « tout seul » à l’épaule. Eh bien ! les salaires des quarante-quatre ouvrières ont monté comme l’épi : c’était fatal, et je m’y attendais, — seulement je les ai laissées venir, bien entendu. Au bout de quelques mois, l’une, puis l’autre, puis toutes ont réfléchi qu’il était absurde que six privilégiées pussent recevoir i5 centimes de plus que les autres, alors que le travail était, tout bien considéré, plus agréable avec la nouvelle mécanique. Des réclamations ont surgi ; j’ai résisté pour la forme; elles se sont renouvelées : j’ai cédé.
— C’est sans doute par un processus semblable que je vois aujourd’hui, dans vos livres, le salaire des « hommes de la cour » porté à 2 fr. y 5 c., alors qu’il n’était que de 2 fr. 40 c. il y a six ans ?
— Parfaitement : trouvez le moyen de résister à des hommes de 40 ans, pères de familles, venant auprès de vous faire état des majorations successivement consenties, vous savez comment, à des filles de 20 ans! »
Ne voit-on pas, dans cette esquisse d’analyse sociologique, des mécanismes très divers de hausse apparaître, et n’est-on pas mis constamment en présence de ce fait, inaperçu jusqu’à présent, que les salariés ont, pour une raison purement sociologique, intérêt à voir leur salaire calculé à la quantité et non au temps de travail ? C’est par les multiples occasions de modification au taux unitaire que le déclanchement des hausses se trouve déter-
Chap. VII.
Les activités sociales.
g 36. — Art iv lés acquisitivcs.
Chap. VII.
Les activités sociales.
§ 36. — Activités acquisitives.
miné, à la condition que les salariés puissent s’opposer, par la coalition de leurs résistances, au « rognage » de l’employeur, — condition dont le caractère sociologique apparaîtra nettement dans l’étude des synergies sociales.
Voici une autre partie de la même investigation; comme pour la première, je me limite à une description très succincte des mécanismes sociologiques.
Dans une industrie où l’organisation professionnelle des ouvriers est toute puissante, les chefs du s}mdicat agissent de manière à ne pas laisser se concentrer les bons ouvriers dans quelques ateliers : ils les répartissent entre tous les ateliers.
« Qu’arrive-t-il alors? demandé-je à un industriel.
— Il arrive que moi, par exemple, qui désire avoir de bons ouvriers, je suis amené, pour en obtenir, à les attirer hors des autres ateliers et je n’ai pour cela qu’un moyen : leur offrir des salaires plus élevés. C’est ce qu’escomptaient les chefs du syndicat.
— Mais à présent que la manœuvre est dépistée, a-t-elle encore chance de réussir?
— Dépistée, par qui ? Par moi, et quelques confrères : mais il y en a qui n’y croient pas, et d’autres qui veulent « être tranquilles », qui n’ « aiment pas les grèves et tous ces conflits », qui « n’ont pas le temps de s’occuper de toutes ces questions de tactique », etc.
— Alors?
— Il s’en trouve toujours un qui cède : cela suffit; c’est l’amorce attendue par les ouvriers. Ils font aussitôt intervenir ce que vous appelez en sociologie la « loi des pareils » : puisqu’un tel patron a accordé telle augmentation à de bons ouvriers, il n’y a pas de raison pour que tous ne le fassent pas...
— En somme, les ouvriers s’arrangent pour tirer profit des réactions inter-individuelles de leurs employeurs.
— Parfaitement : mais ils savent aussi se servir des leurs propres. Ainsi, moi, j’ai dù, bien que connaissant la manœuvre, embaucher un ouvrier très qualifié à un salaire plus élevé que le taux normal de mon atelier. Quatre autres, qui avaient conscience de le valoir, « d’être son pareil », sont aussitôt venus me trouver pour demander une augmentation correspondante... »
On aura aperçu toute la série des phénomènes d’aptitudes et d’activités sociales dont l’enchevêtrement et la superposition amenèrent finalement les mouvements de hausse des salaires : même, il s’y mêle, dans l’action des chefs du syndicat, un élément synergique, qui ne sera dégagé que plus loin; ceci ne m’a pas semblé suffisant pour ne pas citer ici cette application des points de vue abordés jusqu’à présent.
VIENT OE PARAITRE I
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Charles HENRY