DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
Des études attentives montreront si l’on n’a pas été porté à faire rentrer, dans la catégorie des phénomènes étudiés ici, de simples manifestations de jugements alléthiques : de ce qu’un animal ne « se retrouve » pas dans un autre, faut-il conclure au besoin de conformité sociale, dans le sens déterminé qui a été donné à ce mot et qui résulte des faits eux-mêmes? Assurément « tout est dans tout », et il s’agit dans les deux cas de manifestation de l’affinité sociale ; mais la question est précisément d’analyser ces manifestations, non de les confondre sous des appellations transposées.
Ainsi, le Dr HouzÉ me communique cette observation personnelle : « Quand des poules nouvelles sont introduites dans le poulailler, il faut une huitaine de jours avant que les anciennés cessent leurs poursuites. » Ceci paraît un fait de conformité sociale; mais il ajoute aussitôt: « ...ce qui se produit surtout quand on jette des graines ». Et il me cite cet autre fait : « Quand une couveuse a été isolée pendant quelque temps, et qu’elle est réintégrée au poulailler avec ses petits, elle a fort à faire à les protéger ainsi qu’elle-même: elle est considérée comme une intruse. »
Il est patent qu’on est là en présence d’un cas élémentaire d’activité alléthique, déterminée par des facteurs qu’on pourrait rechercher.
Il faut donc plus que de la bonne volonté pour identifier avec de tels faits, l’attachement des hommes à leurs usages, et les moyens qu’ils emploient pour en assurer le respect, comme le fait Mc Gee, dans son étude sur les Indiens Séris : « The entire customs of outlawry among the Seri are singularly like those of gregarious animais, including especially kine and swine in domestication. » (Toutes les coutumes de mise hors la loi chez les Séris sont singulièrement semblables à celles des animaux vivant en troupes, et notamment celles des vaches et des porcs domestiques.)
Assurément, comme je l’ai noté d’une façon générale (page 82), on découvre chez les hommes primitifs une série de manifestations sociales analogues à celles que dégage l’observation des animaux : mais il n’en reste pas moins que les phénomènes sont autrement conditionnés et qu’on ne peut, à l’analyse, faire apparaître que des rapprochements élémentaires
Les mécanismes de la conformité sociale, ou encore de la permanence des usages, peuvent être aisément étudiés ; d’une façon générale, ils obéiront sans doute à ces quatre facteurs déterminants : la permanence des causes extérieures initiales;
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
S 39. — la conformité sociale.
Extrait de Mc Gee dans The Seri Indians, p. 273.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 39. — La conformité sociale.
ilti ESQ VISSE D'UNE SOCIOLOGIE
l’absence d’activités initiatrices susceptibles d’amener un changement (voir page 187), Ribot dirait l’absence à' inventeurs en morale;
la transmission des usages aux générations nouvelles par la voie de l’éducation;
l’action de l’impulsion palinéthique chez les adultes eux-mêmes.
Les usages ne changeraient, d’ailleurs, que par les mêmes voies que celles suivies pour leur formation ; de sorte qu’au point de vue d’une situation supposée réalisée à un moment déterminé, toutes les conditions du phénomène restent identiques.
Il faut bien noter que la conformité n’exclut pas le moins du monde les variations individuelles, ainsi qu’il a déjà été montré (voir page 137) : mais c’est dans le cadre des usages que les variations sont tolérées.
Tout usage a un aspect positif : « il faut faire cela ainsi », et un aspect négatif : « il ne faut pas faire cela autrement ». Ainsi, la conformité sociale est doublement conservatrice.
Les individus assurent la portée positive de l’usage par l’éducation, appliquée aussi bien aux enfants qu’aux adultes non conformes : le premier soin d’un agent commercial ou d’un diplomate en pays étranger est de se mettre au courant des usages, tant sociaux que non sociaux.
Pour assurer la portée négative de l’usage, les individus ont à leur disposition toute la gamme des jugements et des activités alléthiques, depuis la « moue désapprobative » jusqu’au meurtre. Ces modalités diverses sont comprises dans le terme vague de « réprobation » , et le langage courant a introduit la notion du « ridicule » dans de nombreux clichés. Les cas extrêmes comprennent toutes les formes de l’éloignement pour cause « d’originalité » jusqu’à l’isolement pour folie : on se tient à l’écart d’un fou non seulement parce que c’est un être dangereux, mais aussi parce « qu’on ne sait pas le voir ». A noter les représailles contre ceux, en général, qui font « bande à part », dans les grèves, par exemple (« mettre au ban », « mettre en quarantaine », « faire le vide autour »).
Tous les individus qui pratiquent l’usage, réagissent-ils, lorsqu’ils constatent ou sont informés d’une transgression? S’ils réagissent tous, le font-ils au même degré? Toutes questions auxquelles l’observation répondra en mon-
Référence à Ribot clans Psychologie des sentiments, p. 299.