DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
§ 40. — L’interdépendance sociale.
Pour faciliter l’enchaînement de l’exposé, je continuerai à rattacher les observations faites ou à faire à la représentation du campement improvisé, dont il a été question au paragraphe précédent.
Remontant aux premiers moments de l’installation de la troupe, on se rappellera, qu’obéissant au polymorphisme initial de leurs aptitudes, les individus ont acquis des adaptations professionnelles différenciées.
Or, cela même crée entre les individus une interdépendance sociale, qui n’existait pas avant leur rassemblement fortuit. On le voit parfaitement dans une excursion amicale, par exemple, au cours de laquelle des incidents imprévus obligent à un arrêt prolongé en territoire inconnu. Jusqu’alors, les participants étaient simplement unis par la loi des attractions synéthiques (voir page 180), vulgairement par ce que l’on nomme la « camaraderie ». Dès que, les conditions communes d’existence ayant changé, des adaptations professionnelles se sont réalisées, des liens tout différents s’établissent : que l’un des membres de la troupe soit chasseur, et qu’il le soit seul ; qu’un autre soit seul assez agile pour grimper aux arbres, et un troisième seul assez résistant au sommeil pour faire le guet, et voici tous les autres dépendant de ce trio pour des besoins absolument essentiels : V inter dépendance sociale a ainsi apparu.
On peut dire que, d’une façon générale, l’interdépendance sociale sera d’autant plus profonde que certaines aptitudes nécessaires seront le privilège d’un plus petit nombre d’individus — et aussi que les aptitudes représentées s’éloigneront davantage les unes des autres. C’est le cas des trois privilégiés de tantôt; c’est aussi le cas de l’individu dont on dit : « Il est la cheville ouvrière de toute l’affaire ».
L’interdépendance sociale apparaît très tôt dans une troupe. Une longue traversée à bord d’un transatlantique constitue à ce point de vue un champ d’expérience tout indiqué, en raison de la ségrégation des passagers loin de leur entourage social habituel.
Or, qu’y voit-on? Le polymorphisme initial des aptitudes, sans provoquer de véritables adaptations professionnelles — elles seraient sans aucune raison d’ètre, vu les tâches diverses assumées par l’administration du bateau — le polymorphisme initial, dis-je, fait bientôt surgir des liens variés de dépendance entre un certain nombre de passagers : je ne dis pas « entre
Chap. VIII.
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tous », car il y a toujours une minorité dont les désirs sociaux sont peu accentués. Tel est nécessaire à cause de sa belle voix; tel autre parce que seul il sait accompagner un chanteur au piano ; celui-ci, parce qu’il n’y a que lui pour faire rire le monde, même en cas de tempête ; ou parce qu’il « est le boute-en-train. » Aussi, que l’une de ces chevilles sociales manquent, et le groupement s’émiette : « On ne se réunira pas ce soir : un tel nous manque, et que voulez vous faire sans lui ? »
Il ne s’agit, dans cet exemple, que d’une interdépendance basée sur le besoin de distraction : mais celui-ci n’est-il pas un besoin primaire de l’organisme et ne requiert-il pas comme les autres des aptitudes spéciales pour être satisfait?
Il arrive, d’ailleurs, que l’aptitude crée le besoin et que le polymorphisme initial aboutit ainsi, d’une manière plus complète encore, à la différenciation des tâches et à l’interdépendance sociale.
Rien n’implique dans les liens sociaux que vise l’interdépendance la naissance de sentiments affectifs. Du même personnage dont on déplore l’absence dans la chaîne sociale, on peut dire : « Il chante à merveille, mais il m’est profondément antipathique ». — On peut tenir un chasseur pour indispensable dans le campement improvisé, tout en ne « frayant jamais avec lui » .
A mesure que le temps consolide les adaptations professionnelles, l’interdépendance grandit, et l’on observe des cas où l’élimination, par le décès ou une autre cause, d’un des membres de la troupe, désoriente à ce point les autres, qu’impuissants à le remplacer, ils suspendent leurs activités respectives et désagrègent ainsi le groupement.
La sociologie animale pourrait-elle fournir des renseignements? Le polymorphisme sexuel y atteint chez certains insectes un développement exceptionnel (voir page 210) et le polymorphisme psychique est, pour certaines espèces animales, assez caractéristique (voir page 141).
Il serait fort intéressant d’observer, à un point de vue sociologique, les activités des membres d’une troupe animale d’où l’on aurait éliminé certains individus doués d’attributs particuliers.
On peut signaler à ce propos la discussion que fait Marchal des expé-
Référence à Marchal, Grassi et Sandias dans L’année biologique, p. 271.
riences de Grassi et Sandias sur les termites : en supprimant les jeunes et les soldats dans une termitière, on observe (pie les individus manquants ne tardent pas à être remplacés par l’élevage. Marchal fait remarquer que les observations positives manquent encore, mais qu’il n’est pas impossible qu’il y ait là de simples phénomènes de régulation physiologique, l’absence des jeunes, notamment, amenant une véritable perturbation végétative dans le nid. L’auteur rappelle ses propres expériences sur les guêpes chez lesquelles il a montré l’existence de phénomènes de cet ordre.
Ainsi, chez les animaux, des phénomènes nettement caractérisés d'interdépendance sociale feraient défaut, au même titre que des phénomènes véritables de conformité sociale.
§ 41. — La céphalisation sociale.
On est conduit à présent à considérer les processus qui aboutissent à créer, parmi les membres d'une troupe, une subordination de la majorité des individus à une minorité ou même à un seul individu. L’ensemble de ces phénomènes pourrait être désigné par le terme Céphalisation sociale.
La sociologie animale abonde en renseignements, et ceci montre combien la céphalisation se rattache aux manifestations profondes de l’affinité sociale. Avant toute observation, il est nécessaire de se prémunir contre les tentations de l’égomorphisme ; j’ai rappelé, à propos de la critique des témoignages en sociologie animale, les réflexions qu’inspirait, par exemple, la lecture de divers passages de Brehm relatifs aux chefs des troupes de singes (voir page g5). Il ne suffit pas, en somme, de supposer que c’est « l’animal le mieux doué qui commande », car cette explication pourrait être une simple tautologie.
Un premier phénomène à isoler est celui du placement des sentinelles, — encore cette expression consacrée est-elle entachée d’égomorphisme. Un
Références à Brehm, pour les cercopithèques : Mammifères, t. I, p. 5g; — pour les perroquets : Oiseaux, t. I, p. 79; — pour les passereaux, id., t. I, p. 71; — pour les rennes : Mammifères, t. II, p. 483; — pour les cynocéphales : id., t. I, p. 483. — Pour les peri'oquets, voir aussi Kropotkin, Mutual aid, p. 29.
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S 40. — l'interdépendance sociale.
§ 41. — La céphalisation sociale.
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chef de corps militaire « place » des sentinelles; mais quel est l’ensemble des actions inter-individuelles qui aboutissent, dans une bande de cercopithèques, de perroquets ou de passereaux, à ce que « quelques-uns veillent au salut commun »? En d’autres termes, la vigilance est-elle organisée?
Cette vigilance porte-t-elle sur des dangers déterminés, en vue desquels l’espèce aurait acquis une sorte d’instinct de sécurité, ou s’applique-t-elle à un péril d’une nature générale, par exemple, à tout ce qui causerait du bruit ?
Quels sont les individus qui se postent en sentinelles? Brehm dit, à propos des perroquets, que ce sont les plus âgés : comment le sait-il? A propos des passereaux, il dit que ce sont les plus prudents : le sait-il davantage? Que se passerait-il si on éliminait ces individus ? Seraient-ils remplacés? Brehm signale que quand un renne en sentinelle est fatigué (?), il se couche et qu’un autre prend sa place; Cornish parle d’un fait analogue pour les pécaris.
Certains singes semblent présenter la transition entre ces phénomènes particuliers et ceux de la céphalisation proprement dite : ainsi Brehm montre les cynocéphales âgés jouant à la fois le rôle de sentinelles et celui de chefs.
La présence de chefs est fréquemment signalée pour les mammifères, par exemple, chez les singes, les cervidés, les bovidés, les solipèdes, les éléphants, les cétacés. Pour les oiseaux, seuls les rassemblements réguliers paraissent témoigner de l’existence de conducteurs.
Ne pas croire, d’ailleurs, que le silence des auteurs implique la non-existence de chefs; ainsi, pour certains cervidés, Brehm parle de chefs, pour d’autres il n’en dit rien; mais il ne dit pas non plus qu’il n’y en a pas.
La tâche effective du chef devrait être attentivement analysée : déjà, des observations renouvelées ont montré que, pour les kangourous, on avait erronément attribué un rôle de conduite aux mâles figurant dans une troupe (Brehm).
Référence à Cornish dans Animais at Work and Play, p. 47.
Références à Breiim : pour les kangourous, id., t. II, p. 41; — pour les chiens : id., t. Ier, p. 475; — pour les éléphants : id., t. Ier, p. 714; — pour les globicéphales : id., t. I01’, p. 832.