DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOflIQUE
étude de Stow apprend que cette opinion vient de ce que l’on n’avait observé que les groupes dispersés, traqués sans merci par les envahisseurs ; les tribus occupant des territoires de chasse bien définis avaient des chefs.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 41. — La cé phalisation sociale
Qui est le chef, ou quels sont les chefs ? est une question que, seule, l’observation des incidents ayant amené la céphalisation pourrait résoudre.
Un fait semble acquis, c’est le rôle conducteur effectivement joué par les individus âgés. De ceci, les exemples abondent. Même il arrive, comme chez les Indiens Seris par exemple, que les femmes bénéficient des prérogatives de l’àge, avec cette circonstance particulière qu’elles n’ont, en fait, qu’un pouvoir administratif, l’exécutif étant réservé à leurs frères par rang d’àgc.
Le privilège de l’âge est encore très marqué dans les processus de céphalisation sociale chez les civilisés.
Il y a lieu toutefois d’éviter ici encore le cum hoc, ergo pr opter hoc de la méthode de concordance : si le groupement par âges est significatif quand il s’applique à un classement collectif d’individus comme les Altersklassen, la subordination des membres d’une troupe aux plus âgés d’entre eux peut tenir à d’autres facteurs coïncidant avec l’âge : expérience, habileté, intelligence, etc.
Des observations dans ce sens permettraient de préciser ce que sont « les équivalents de l’âge dans la philosophie des primitifs », suivant l’expression de Mc Gee. Qu’il s’agisse d’eux ou des civilisés, toute la question revient, en somme, à analyser la psychologie du prestige.
L’interprétation des faits est d’ailleurs très délicate : quand deux candidats se disputent la direction de la tribu si primitive des Indiens Séris, l’âge parait être prédominant ; en fait, dit Mc Gee, c’est le plus fort et le plus courageux, ou du moins celui que ses exploits ont montré tel, qui triomphe; mais le candidat favorisé trouve toujours le moyen de justifier a posteriori son succès par des considérations d’âge, impossibles à contrôler en l’absence de registres d’état civil.
Le chef âgé peut d’ailleurs n’ètre chef que nominalement : Howitt parle d’un tel personnage qui ne possédait, en fait, aucune influence, « n’étant ni un combattant, ni un féticheur, ni un orateur ». A cette occasion, l’auteur
Référence à Stow dans The native races of South A frica, p. 33. Id. à Mc Gee dans The Seri Indians, pp. 272 et 276.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
S 41. — La céphalisation sociale.
cite toute une série d’observations relatives aux circonstances qui élèvent des individus à la dignité de chefs.
La caractéristique de la céphalisation n’est pas 1’ « influence », mais bien Y autorité. Les « hommes-médecine » — medicine-men — ont chez les Australiens sans doute plus d’ « influence » que les chefs, mais ils n’interviennent dans les affaires de la tribu qu’à titre consultatif. « If a man had magical powers, he might be feared, but he would not be thereby a Headman. » [Note Howitt à propos des Wiimbaios d’Australie.] (Si un individu a certains pouvoirs magiques, il sera redouté, mais il ne deviendra pas pour cela un chef.)
Quant aux circonstances qui déterminent l’apparition du chef, elles peuvent être multiples, mais elles tiennent toutes aux conditions biologiques mêmes de la vie en commun.
Que l’on songe d’abord, en se reportant à l’étude des aptitudes sociales, aux innombrables combinaisons que le polymorphisme initial peut engendrer : les envieux coudoient les dominateurs; les suiveurs font cortège aux flaireurs; tel est rétif, tel autre d’une plasticité sociale illimitée.
Joignez à cela les conflits inévitables que l’inter-communication par le langage fait naître entre les besoins individuels : le besoin nutritif, l’instinct sexuel, la notion du « mien », le désir de l’émotion esthétique, la croyance, etc.
Joignez-y encore les multiples accidents de la vie en commun, qui mettent en évidence les inégalités d’aptitudes, sociales ou non : une chasse difficile, où quelqu’un s’est particulièrement distingué ; un sauvetage dramatique; une défense héroïque, — ou seulement l’habitude qui a conféré à certains individus des adaptations professionnelles particulièrement utiles à tous, par exemple celle de la garde contre les dangers extérieurs.
Ajoutez-y enfin ce besoin d’ordre inter-individuel que l’observation a dégagé chez les adolescents (voir page 127) et jusque chez les enfants en bas âge (voir page 123), et dont les phénomènes de conformité et d’interdépendance font une véritable nécessité pour l’homme, — et voilà plus de facteurs qu’il n’en faut pour expliquer que, tôt ou tard, une direction surgisse ou soit tolérée.
C’est à l’observation des faits qu’il appartient de détailler toutes ces modalités du phénomène : je ne puis ici qu’en tracer les grandes lignes.
Extrait de Howitt dans The Native Trihes of Central Australia, pp. 297 etss.