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DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE

Une chose est notoire : c'est que le besoin de la céphalisation sociale se manifeste dans toute troupe humaine. On dit couramment : « Il n’y a pas de tète dans cette société », ou « Nous entreprendrions bien ceci, mais où trouver la tète? » D’une entreprise industrielle, les économistes disent :

« C’est la tête qui crée les bénéfices » .

Ce « besoin de chef» pourrait faire l’objet d’enquêtes habilement conduites.

L’investigation scientifique pourrait aussi, en observant ce qui se produit lors de la disparition d’un chef, chercher à dégager l’influence effectivement exercée par la céphalisation, en dehors même des effets que les membres de la troupe lui reconnaissent. Lorsqu’un malheur arrive à un conducteur de « bande politique » aux États-Unis, celle-ci se disperse aussitôt. N’est-ce pas une pratique courante, si l’on veut « étouffer un mouvement », d’en emprisonner les chefs?

Les périodes révolutionnaires créent de multiples occasions d’observatiofts. Ainsi, Taine écrit au sujet des membres de l’Assemblée constituante, à la veille des événements de 178g : « Ils n’ont point de chefs;... ni d’un côté, ni de l’autre, on ne trouve de leader reconnu, qui choisisse le moment, prépare le débat, rédige la motion, distribue les rôles, lance ou retienne sa troupe... Nul n’est assez éminent pour s’imposer; il y a trop de talents moyens et trop peu de talents supérieurs. » — Ce passage de Taine n’a, il est vrai, qu’une valeur d’utilisation très relative : ce ne sont pas des opinions, si plausibles soient-elles, qui entraînent la conviction scientifique, et c’est évidemment par des observations précises, ou mieux par des expériences analogues à celles entreprises aux États-Unis sur les adolescents, que des questions comme celle-ci devront être étudiées. Je n’ai cité Taine que pour appeler l’attention sur un ensemble de faits déterminés.

La constitution d’écoles artistiques, scientifiques ou religieuses, de partis politiques, réalise d’ailleurs des phénomènes tout à fait semblables à ceux dont il s’agit ici. A l’origine, se trouvent la « polarisation » dont il a été parlé dans l’étude des activités sociales (voir page 191), le grégarisme, (voir page 180), et une série d’autres éléments sociaux d’aptitudes et d’activités. Dans ces cas, la subordination au chef est, en général, moins étroite, sauf en ce qui concerne la suprématie religieuse, surtout lorsque celle-ci rejoint la suprématie politique.

Chap. VIII.

Les synergies sociales.

S 41. — La ce phalisation sociale

Extrait de Taine dans Les origines de la France contemporaine, t. Ier, p. 146.

ESQUISSE D UKE SOCIOLOGIE

Chap vin. A noter aussi les bandes de malfaiteurs, de bandits, où la céphalisation

Les synergies ,

sociales. est souvent très rigoureuse.

g il. — La cé-

phahsation sociale. n n’est pas douteux que des troupes animées d’instincts combatifs, querelleurs, envahisseurs, ressentent rapidement la nécessité du chef, et qu’elles la fassent naître, par contre-coup, chez des voisins pacifiques. Cette différence de tempéraments collectifs est constatée par tous les voyageurs, dans les pays où le morcellement local des populations est encore prononcé : il est dû à un ensemble de causes éthologiques, sociales ou non, appuyées sur la ségrégation, et qui, toutes, se ramènent à des modalités spéciales de la sensibilité. Ce polymorphisme inter-groupal est pour l’investigation sociologique une « donnée », au même titre que le polymorphisme inter-individuel, dont il a déjà été si souvent fait état.

La procédure de formation du chef constitue un autre aspect à étudier : ou bien, un individu de tempérament dominateur crée de toute pièce la fonction de chef à son profit; — ou bien, une circonstance fortuite peut l’avoir investi, malgré lui, d’une situation temporaire qu’il persiste alors à détenir; — ou bien, un des membres de la troupe peut véritablement être « mis sur le pavois » par un nombre plus ou moins grand d’autres membres. (On dit par exemple : « un tel est tout désigné »; « le choix d’un tel s’impose ».)

L’autorité, qui est le propre de la céphalisation, s’accompagne d’attributs nombreux et variés : ce qui intéresse le sociologiste, c’est leur processus d’apparition. Depuis les insignes des primitifs jusqu’aux uniformes des civilisés, depuis l’ordre de distribution de la nourriture chez les Indiens Séris jusqu’aux exigences du protocole diplomatique, la genèse de tous ces « attributs de la souveraineté » de toutes ces « prérogatives du pouvoir » se laissera sans doute ramener à des activités initiatrices et à des aptitudes sociales très apparentes.

§ 42. — La coordination sociale.

s 42. — La co- Quelle que soit, pour chaque cas spécial, l’origine de la formation des ordination sociale. ^ 1 1 1 1 ,

chefs dans les troupes d’hommes, leur présence est de nature a apporter

dans les réactions sociales des membres les uns à l’égard des autres, d’importantes altérations qui se traduisent toutes par une certaine coordination.

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