DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
Dès ce moment, on peut dire que le caractère de la troupe change ; elle devient un véritable GROUPE.
Ces phénomènes nouveaux apparaîtront le mieux en considérant, comme pour les autres synergies sociales, les groupes très simples des primitifs ou des groupes en voie de formation chez les civilisés.
Chap. VIII.
Les synergies
§ 42. — La coordination sociale.
Il est bon de noter, d’abord, la coexistence, dans un très grand nombre de tribus, de « chefs de paix » et de a chefs de guerre ». Schurtz a rassemblé sur ce point des faits probants empruntés aux primitifs de l’Amérique, de l’Australie et de l’Afrique. Ils se ramènent tous à cette description des Massai (Afrique) : « Das Hirtenvolk der Massai steht im Frieden unter den Stammesaltesten, wâhrend im Kriege ein gemeinschaftliches Oberhaupt auswâhlt wird, das bis zur Herstellung des Friedens die Leitung übernimmt. » (En temps de paix, la tribu pastorale des Massai est dirigée par les hommes les plus âgés, tandis qu’en temps de guerre, on choisit un chef commun qui prend la direction jusqu’au rétablissement de la paix.)
Une situation identique existait chez les Germains : Tacite distingue chez eux les reges et les duces.
Sociologiquement, cette distinction, qui est dans la nature même des choses, indique à l’investigateur deux domaines de recherches : le phénomène de la coordination sociale est infiniment plus caractéristique pour les chefs de paix, en raison de sa permanence et de sa généralité. C'est dans la paix que, chez les hommes, le chef peut s'élever au-dessus du simple rôle de conducteur et de protecteur auquel il est tenu dans l’animalité.
Certaines tribus, comme les pygmées d’Afrique, paraissent présenter simplement ce dernier processus, — sauf réserves quant à la précision de l’observation : « Each village has its chief, but there are no gradations ot rank among the people. Every man fights for his own chief and has no knowledge of combination, only fighting when necessity demands it. » [Burrows.] (Chaque village a son chef, mais il n’y a pas de différenciation de rangs entre les individus. Chacun combat pour son chef, sans avoir aucune notion de coordination, et en obéissant seulement à la nécessité.)
La coordination sociale la plus élémentaire qui s’effectue, pendant les périodes de paix, au sein d’un groupe, semble avoir pour objet de conserver aux individus un certain nombre de ces adaptations professionnelles — sociales
Extrait de Schurtz dans Altersklassen und Mànnerbünde, p. 3a6. Id. de Burrows dans The Land of the Pygmies, p. iSS
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 42. — La coordination sociale.
ou non — qu’ils acquièrent si promptement, comme on l’a vu plus haut (pages 21 1 et suivantes) M’appellerai cette première forme la coordination RÉGULATRICE.
Tant qu’il n’y a pas de coordination dans la troupe, les habitudes s’y trouvent fixées seulement par les usages, dont l’observation est assurée positivement par l’éducation des enfants, négativement par les réactions des individus témoins des transgressions (voir page 216).
Plus les pratiques deviennent nombreuses, et plus loin remonte leur origine, plus aussi la nécessité se fait sentir de ne pas les abandonner à la mémoire de chacun : il semble qu’en en perdant la tradition, l’objet même auquel elles s’appliquent s’évanouirait à son tour. On en vient à considérer l’usage comme ayant sa fin en lui-même. (Comparer l’expression de Schurtz, à propos de repas et de festivités chez les primitifs : « Mahlzeiten und Gehagen, die endlich Selbstzweck werden. »)
A ce moment, il est normal que la plupart des membres de la troupe tolèrent ou même souhaitent la présence parmi eux d’individus chargés de conserver intact l’héritage des générations passées.
C’est un rôle indiqué pour les individus qui jouissent d’un prestige reconnu, c’est-à-dire pour les chefs : un certain nombre d’usages jugés particulièrement importants , par exemple ceux relatifs aux relations sexuelles , leur sont ainsi « réservés », les autres restant la chose de tous.
L’observation courante confirme ces vues : aussitôt que dans un groupement (club, société, etc.), quel qu’en soit le but, des usages essentiels s’établissent, dont on craint de voir perdre la tradition, n’en confie-t-on pas la description à un manuscrit conservé aux archives ? Les chefs de la société ont alors pour mission de les faire seulement respecter. Chez les primitifs, où n’existe pas l'écfiture, les « Headmen », les « Sippeführer » sont à la fois des archives et des chefs vigilants. Quatrefages appelait fort exactement « hommes-archives » les Arepos, auxquels les primitifs océaniens confiaient la conservation de certains « documents verbaux » qui constituaient des litanies se chantant sur un rythme précis.
A ce degré élémentaire de la coordination régulatrice, la tâche des chefs de groupes chez les primitifs est donc double, elle consiste : i° à transmettre les archives, c’est-à-dire à procéder à l’initiation des jeunes, quand ils auront
Extrait de Schurtz dans Altershlassen und Mànnevhündc , p. 333. Référence à Quattœi aces dans L’espèce humaine, p. 3a5.