DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
auxquels donnent lieu des individus associés, verrait-on se détacher le rôle des individualités agissantes. L’histoire n’abonde-t-elle pas en incidents montrant, d’une part, l’importance des personnalités conductrices, des meneurs d’intrigues et de conspirations, d’autre part, l’impuissance des associations que ne vivifie pas l’action synergique?
La coordination associative fait apparaître entre les individus associés une véritable dynamique de tendances : le groupe est d’abord single-minded, comme on dit en anglais, foule n’ayant qu’une âme; mais les interférences nées du polymorphisme social (voir page i36) multiplient bientôt les divergences, et celles-ci ne tardent pas à se cristalliser. Pourquoi cette cristallisation est-elle le plus souvent double ? C’est le phénomène que la science politique étudie à propos du système parlementaire : « Au point de vue du régime des partis, écrit Vauthier, au sujet de l’Angleterre, la seule chose qui importe est le conflit perpétuel et toujours renouvelé de deux tendances. » Parlant des États-Unis, le même auteur rencontre ce fait déconcertant : « l’organisation incomparable de deux grands partis, leurs luttes ardentes, la presque identité de leurs programmes et, finalement, le néant de leur antagonisme ».
L’histoire politique des nations parlementaires est pleine de faits semblables. Récemment, on annonçait un nouveau groupement des partis en Hollande, les diverses fractions se ramenant à deux tendances opposées. Les membres du nouveau parlement monténégrin ont été élus sans aucun étiquetage de partis : il sera intéressant de suivre les assemblées pour y voir poindre le clivage des opinions.
Les phénomènes se passent identiquement de même dans des groupes associés quelconques, même dans ceux où la subdivision bipartite n’est pas commandée par le procédé majoritaire (voir ci-après). Cette subdivision paraît donc tenir à la structure mentale des hommes : le pour appelle le contre, le oui appelle le non. « L’aspect-opposition » des phénomènes (Tarde) n’est pas seulement une vue philosophique, c’est une donnée de l’esprit humain, dont la sociologie analysera les manifestations inter-individuelles.
Parmi les autres phénomènes réactionnels caractéristiques de la coordination associative, je noterai encore celui de la part laissée à chaque
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 42. — la coordination sociale.
Extraits de Vautiiier dans les Partis politiques, p. 733 et p. 740. Référence à Tarde dans les Lois sociales, p. 58.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 42. — La coordination sociale.
associé dans la gestion des affaires communes, c’est-à-dire, en somme le côté positif du problème philosophique de la liberté et de l’autorité, de la centralisation et du particularisme.
C’est ici que se présentera l’examen de questions de sociologie comparée, comme celle que pose Seeley dans son Introduction to political science : « In the management by societies and clubs of their larger affairs, direction seems to fall naturally to the assembly rather than to the officiais, to the committee rather than to the secretary, who appears as an agent or servant rather than as master of the committee. Why should not a similar System, which seems so natural in ail corporate action, not prevail also in the greatest of ail corporations, the State? » (Il semble naturel que dans l’administration des sociétés et des clubs, lorsqu’il s’agit de questions importantes, la direction appartienne à l’assemblée plutôt qu’aux membres du comité, et aux membres du comité plutôt qu’au secrétaire, lequel devient ainsi au sein du comité un serviteur et non un dirigeant. Pourquoi ce système qui paraît si naturel dans toute association, ne prévaut-il pas aussi dans la plus grande des associations, dans un État?)
Le sociologiste répondra, sans doute, que c’est justement parce qu’un
Etat n’est pas, en fait, une association, comme je l’ai montré ci-dessus (voir pages 234 et 243).
Dans l’étude des formes de représentation sociale, c’est-à-dire des modalités de la participation plus ou moins effective des associés à l’œuvre de coordination, il ne faudra cesser de considérer ces formes uniquement comme des procédés, des moyens techniques, auxquels recourt le praticien politique : c’est dans ce sens que l’auteur qui vient d’être cité, Seeley, écrit à propos du système majoritaire, qui est à la base de tout gouvernement — même là où existe la représentation proportionnelle : « We may say that the principle of giving rights to the majority is perhaps the greatest and most momentous practical invention ever made in the department of politics... This, I say, is the greatest practical invention, though it is commonly regarded as if it were rather a discovery than an invention, and as if it had theoretical justice as well a practical convenience to recommend it. » (Nous pouvons dire que le principe qui consiste à consacrer le droit de la majorité est peut-être Y invention pratique la plus grande et la plus importante qui ait jamais été faite en politique... C’est, dis-je,
Extraits de Seeley dans Introduction to political science, pp. 3So, 157.