DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
l’invention pratique la plus considérable, bien qu’on la regarde communément comme une découverte ayant pour elle non seulement des avantages pratiques, mais encore des raisons théoriques d’équité.)
Pour montrer par un second exemple qu’il faut distinguer entre les phénomènes et les procédés, Seeley ajoute un peu plus loin que le régime représentatif est une autre « invention politique », et il montre que celle-ci est récente, à ce point de vue, en effet, l’assemblée de tous les membres d’une tribu australienne, sous la direction du Tribal Council, ne diffère en rien, par exemple, de YEcclesia d’Athènes.
S’il faut en croire les auteurs, certaines formes de coordination sociale paraissent exister chez les animaux; mais, ici encore, l’égomorphisme peut détourner des interprétations rationnelles.
C’est ainsi que l’on a souvent représenté comme un exemple d’accord social la formation en cercle des bisons, qui, aussitôt qu’ils flairent une bande de loups, se groupent en un vaste rond présentant les cornes à l’extérieur. « Ceci, dit Hachet-Souplet est un chapitre du roman de la zoologie sentimentale. Les bisons soumis à des essais de dressage se montrent d’une stupidité notoire, ;'et la vérité est que la formation en cercle n’est ici nullement combinée. Elle procède uniquement de ce fait que le bison, voulant faire tête à l’ennemi (instinct primitif de la bête), est entraîné â se caser entre ses voisins, et que leurs têtes prenant plus d’espace que leurs trains de derrière, il en résulte une formation en cercle. Si les faibles et les jeunes se trouvent placés au centre, c’est simplement parce qu’ils ont été bousculés et repoussés par les plus forts, et que d’ailleurs, moins belliqueux, ils ont été moins prompts à se mettre sur la défensive ». (Les italiques sont de l’auteur.)
Dans divers cas où l’unité de discipline semble évidente, l’action d’une cause commune agissant à la fois sur tous les individus du groupe suffit à expliquer les phénomènes, ainsi que le prouve Cornish à propos des changements de direction que manifeste toute une bande d’oiseaux.
Le même auteur suggère, de la formation en V de certains oiseaux
Extrait de Hachet-Souplet clans Examen psychologique des animaux, p. 40. Référence à Cornisii dans Animais ai ivork and play, pp. 47 et ss.
Chap. VIII.
Los synergies sociales.
S ,I2. — La co ordination sociale
Chap VIII
Les synergies sociales.
g 42. — La coordination sociale.
§ 43. — La conscience sociale.
migrateurs, une explication qui est le contrepied de celle que l’on donne habituellement.
Par contre, il réunit dans son chapitre Military tactics of animais, diverses observations qui tendraient à révéler, notamment chez les oies sauvages, et chez les singes Hamadryas d’Abyssinie, une véritable coordination des activités. Darwin rapporte que « les babouins qui, en Abyssinie, vont en troupe piller un jardin, suivent leur chef en silence. Si un jeune animal, imprudent, fait du bruit, les autres lui donnent une claque pour (?) lui enseigner le silence et l’obéissance ». Il faut ajouter à ces observations fragmentaires ce qui est connu, mais devrait être approfondi, au sujet du travail coordonné des castors, des fourmis, etc.
§ 4 3. — La conscience sociale.
Il reste à considérer la manifestation la plus complexe, à laquelle conduisent chez les hommes les phénomènes réactionnels dus à l'affinité sociale. Lorsque des individus sont coordonnés en un groupe, ils peuvent, dans des conditions déterminées, sentir se développer en eux, à côté de la conscience qu’ils ont de leur individualité, une conscience nouvelle, celle de leur « solidarité » avec les autres membres du groupe fils s’élèvent, en un mot, à la conscience sociale et ceci conditionne d’une façon particulière leurs activités, tant entre eux qu’à l’égard d’individus étrangers au groupe.
Les expressions « dans des conditions déterminées » et « d’une façon particulière », qui viennent d’être employées, montrent combien les contours du problème restent encore vagues. Le premier soin du sociologiste sera de rechercher quels sont les facteurs psycho-génétiques de la « conscience sociale ».
La conscience sociale suppose évidemment une perception plus ou moins nette de synéthie avec d’autres individus, en lesquels on « se retrouve » par quelque facette du polymorphisme (voir page 1 37) ; mais il ne faudrait pas en rattacher les manifestations à une forme quelconque de la vie sociale, pas plus à la simple agrégation (voir page 180), qu’à l’une ou l’autre des synergies sociales. Tantôt une conscience sociale surgira au sein d’un
Extrait de Darwin dans Descendance de l’homme, p. ni.
simple attroupement : une foule assemblée par hasard, à l’occasion d’une rixe, et prenant parti contre les agents de l’autorité; tantôt, au contraire, il n’existera aucune solidarité entre les membres d’une association qui sont tenus à de sévères obligations réciproques.
La conscience sociale ne recouvre pas davantage des sentiments sociaux comme la sympathie, l’attachement, l’amitié.
Expression immédiate de V affinité sociale (voir page 53), la conscience sociale apparait bien plutôt comme liée à des états particuliers du développement psychique et mental des individus en présence. C’est pourquoi, dans un groupe, elle est loin d’ètre uniformément répartie parmi les membres : dans telle administration, certains fonctionnaires témoignent d’un grand « esprit de corps », chez d’autres, il fait complètement défaut; au sein d’une Eglise, tous les adeptes ne sont pas animés d’un égal « esprit de secte » .
Tout ce que l’on peut tenter quant à présent, c’est de mettre en évidence quelques circonstances extérieures qui paraissent favoriser ou entraver le développement de la conscience sociale.
D’abord, comment reconnaître objectivement l’existence d’une conscience sociale?
Le signe révélateur le plus certain est la réaction que l’individu oppose à toute offense faite collectivement au groupe dont il fait partie : l’intensité de cette réaction indique jusqu’à quel point la conscience propre de l’individu s’est identifiée avec celle du groupe auquel il est coordonné. Une parole désobligeante pour un membre d’une société à laquelle il est affilié peut le laisser indifférent; une insinuation à l’adresse de la société comme telle, le blessera profondément. La réaction dont il s’agit ici est d’ailleurs d’un autre ordre que la réaction de conformité décrite antérieurement (voir page 216).
A quel moment la conscience sociale est-elle susceptible de se former? On a vu que les adolescents fondent des associations, ce qui implique une conscience collective. Les enfants qui fréquentent une école parlent déjà de « ceux de ma classe », de « ceux de l’autre classe ».
Quid des primitifs? Sont-ils notamment capables, comme beaucoup de civilisés, de se créer plusieurs consciences sociales par la participation à plusieurs groupes?
Il est aisé d’observer que la conscience sociale apparaît rapidement lorsque les réactions de l’individu mettent en jeu ce qu’on appelle vulgairement son « amour-propre », sa « susceptibilité » ; on aura tôt fait de rallier INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) l6
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 43. — La conscience sociale.
Chap. VIII.
Los synergies sociales.
§ 43. — La conscience sociale.
tous les membres d’une réunion à une décision quelconque, si on les convainct que « la dignité de l’assemblée la commande'». •
La cristallisation de la conscience sociale est souvent déterminée par des activités initiatrices (voir page 187). Les individus qui ont reçu une formation analogue pouvant être considérés comme distribués en strates synéthiques (voir page 1 37), il est toujours possible d’éveiller en chacun d’eux une sensation de ressemblance avec les autres. C’est dire qu’il y a, en somme, dans une agglomération d’individus, une quantité de consciences sociales latentes, ou encore de coordinations sociales virtuelles.
Les individus peuvent être épars et même n’avoir aucune connaissance physique les uns des autres; ils peuvent nourrir, les uns à l’égard des autres, des sentiments hostiles. Une certaine communauté d’aptitudes ou d’adaptations les réunit : cela suffit, n’eussent-ils de commun que l’opposition contre une personne ou une institution qui gène chacun d’eux pour des raisons différentes. Ils n’attendent qu’un chef, qu’un signal pour « faire bloc ».
C’est dans ce sens, par exemple, que l’on peut dire qu’il existe des classes sociales. Car il ne suffit évidemment pas, pour constituer une « classe sociale », qu’au sein d’une agglomération un nombre assez considérable d’individus possèdent les mêmes conditions d’existence. Ce phénomène-là est biologiquement lié à l’inégale distribution des aptitudes congénitales et des possibilités d’adaptation au cours de l’évolution de V individu, et il est commun à toutes les espèces vivantes : dans un pré, il y a des plantes favorisées et d’autres qui ne le sont pas, et la répartition statistique de leurs caractères donnerait une représentation graphique analogue à la courbe bien connue des aptitudes humaines, tracée par Ammon et Galton.
Mais l’éveil d’une conscience sociale au sein d’un groupement synéthique produit un phénomène particulier de coordination associative, auquel on peut, si l’on veut, donner le nom de « classe sociale ». Et, dans ce sens, la formation d’une « classe sociale » dépend à la fois des facteurs encore indéterminés de l’affinité sociale des individus et des contingences historiques.
Ainsi, il n’est pas douteux qu’il y ait aujourd’hui, en Belgique, une « classe ouvrière » et une « classe patronale » ayant une conscience sociale. (Quand je dis que cela n’est pas douteux, je veux dire que cela pourrait être
Référence à Ammon dans L'ordre social, p. 11S.
ld. à Galton dans Hereditary Genius, pp. 3o et ss.