DEUXIÈME PARTIE : L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE
de certains ouvriers peu instruits, qui participaient au mouvement pour la conquête du suffrage universel et se déclaraient solidaires de leurs camarades pour l’obtention du « soufflage ».
Quoiqu’il en soit de la genèse de la conscience sociale, celle-ci inspire à l’individu des déterminations qui ne sont dues qu’à elle. Elle fait naître instantanément chez lui un jugement synéthique à l’égard d’individus que, sans elle, il n’aurait même pas distingués. Ainsi, un membre d’une société de cyclistes auquel il arrive un accident, se voit aidé par un simple passant qu’attire l’insigne d’affilié porté à une boutonnière du vêtement.
Un ouvrier socialiste belge est accueilli en Allemagne avec sympathie par des personnes qui ne se seraient assurément pas préoccupé de lui, si elles ne partageaient pas ses tendances.
Des faits analogues s’observent dans certaines tribus primitives; parlant des Azandés (Congo), Burrows écrit : « Above ail these people are extremely clannish. An Azandé is an Azandé wherever lie goes and no matter where be may turn up, he is welcomed by his own tribe. » (Par-dessus tout, ils ont un esprit de clan extrêmement développé : un Azandé est un Azandé partout où il va, et en toute circonstance il est bien accueilli dans sa tribu.)
Inversement, dès qu’une conscience de groupe surgit dans un individu, il peut être amené à des jugements alléthiques à l’égard d’individus étrangers au groupe, pour cette seule raison qu’ils n’en font point partie; on dira : «Un tel éprouve une « prévention instinctive » contre tous ceux qui ne sont pas de son cercle. »
A l’égard de lui même, l’individu peut subir, à ce point, l’influence de la conscience sociale, qu’il « fait abnégation de soi dans l’intérêt du groupe ». Il ne s’agit pas, dans de tels cas, d’une simple exaltation des sentiments sociaux de sympathie, car l’acte accompli n’est pas, le plus souvent, de nature à avantager des individus déterminés.
La conscience sociale fait concevoir de l’intérêt et du respect pour les choses possédées collectivement « parce qu’elles peuvent être utiles à des membres du même groupe ». Le Touring Club de Belgique compte 20,000 membres disséminés sur toute l’étendue du pays : une bibliothèque modèle est à leur disposition à Bruxelles, et jamais un document n’en a été enlevé.
Chap VIII.
Les synergies sociales.
S 43. — La conscience sociale.
Extrait de Burrows dans The Land of the Pygmies, p. 69.
Chap VIII.
Los synergies
§ 43. — La conscience sociale.
C’est un effet de la conscience sociale que de créer des insignes pour tous les membres du groupe, et surtout d'exiger des nouveaux affiliés qu’ils satisfassent à certaines conditions, comme cela a été le cas, par exemple, à l’origine des communes médiévales, — ou qu’ils se soumettent à diverses épreuves : les pratiques initiatrices, les brimades, les bulletins d’admission, les commissions de ballottage restent, en effet, à des degrés divers, des expressions de la conscience sociale. Il en est de même du caractère secret de certaines associations, lequel se retrouve aussi bien chez les nègres de l’Afrique (Schurtz) que chez les étudiants des États-Unis (Stanley Hall) ou dans les loges maçonniques.
Du même sentiment collectif que les conditions imposées pour l’admission au sein du groupe, participent les mesures de « proscription » contre les étrangers. Dans ces cas, la conscience sociale s’appuie sur la conformité et le souci de conservation des habitudes fixées (voir page 21 3). Il ne faudrait pas identifier ces phénomènes avec la simple xénophobie, dont j’ai parlé à propos des Indiens Séris (page 99), et qui consiste en une répulsion spontanée des individus étrangers à la tribu. Ici, au contraire, l’action de la conscience sociale est patente : on la trouve, par exemple, aussi bien chez les membres des corporations du moyen âge que dans les syndicats modernes, qui pourchassent les « black-legs », ou chez les ouvriers américains qui contraignent le législateur à éloigner les undesirable en vue de maintenir leur standard oflife , leur niveau d’existence, c’està-dire précisément l’ensemble de toutes leurs « adaptations professionnelles » (voir page 21 1).
C’est la conscience sociale qui conduit certains hommes à préconiser et à prendre, pour la masse de leurs semblables, des mesures d’hygiène ou de prévoyance; c’est encore elle qui inspire toutes les préoccupations au sujet des individus « à venir » ; certains auteurs qui écrivent sur la politique financière se placent à ce point de vue pour combattre l'emprunt public.
Un fait éminemment caractéristique de la conscience sociale doit encore être examiné. De ce que l’individu est en état de s’élever à la conscience de son groupe, il arrive à concevoir aussi d’autres groupes : il peut ainsi se représenter d’autres individus, non pas sous leur forme sensible, mais à
Référence à Schurtz dans Altersklassen und Mànner blinde, pp. 347 et ss. Id. à Stanley Hall, dans Adolescence, pp. 406 et ss.