‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 130 sur 143 · DEUXIEME PARTIE : 1/ AXA /.Y SE SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE : 1/ AXA /.Y SE SOCIOLOGIQUE

travers une abstraction qui leur confère à tous un caractère commun. Quelle est la condition de cette abstraction ?

A y regarder de près, il semble qu 'elle repose toujours sur un concept materiel que l'on recouvre d'une représentation sociale : on ne concevrait pas « l’Allemagne » si l’pn n’avait jamais vu la carte de l’Europe, à preuve l’impossibilité de faire accepter cette notion par un illettré même très intelligent : il concevra un Allemand, des Allemands, 100,000 Allemands, non pas « l’Allemagne ». Des réponses données par des miliciens à des questions très sommaires de droit constitutionnel ont montré comment la plupart se représentaient leur propre pays et les pays voisins, sous la forme personnelle soit du chef de l’Etat, soit d’un personnage célèbre, auxquels ils attribuaient des mobiles déconcertants. Il serait intéressant de rechercher, dans un groupe donné, quels esprits sont capables de l’effort d’abstraction dont il s’agit, — en faisant d’ailleurs la part de la simple répétition verbale : beaucoup de personnes emploient des termes dont elles ne se rendent aucun compte. On constaterait que, dans l’ensemble, ils sont peu nombreux et qu’il y a là, en somme, un élément nouveau du polymorphisme social : on sait, en effet, combien les individus se différencient d’après leur faculté d’abstraire, non seulement dans un groupe donné, mais suivant les groupes et peut-être suivant les races.

Quid des primitifs ? A propos des Australiens, Howitt montre que les membres d’une tribu ne conçoivent pas une autre tribu indépendamment de la localisation géographique qui y correspond.

Un autre support de l’abstraction est le fait que beaucoup de groupes constitués ont des tempéraments collectifs différents (voir page 228), de sorte que toutes les fois qu’un individu en rencontre d’autres d’un groupe voisin, ils lui font le même effet : Howitt apporte aussi des preuves nombreuses de ce processus, que l’on retrouve dans les sobriquets villageois dont il a déjà été parlé (voir page 173).

Lcb synergiei sociales.

S 43. — La conscience sociale.

L’important est qu’une fois admise la possibilité de la conception abstraite d’un autre groupe, tout se passe comme si effectivement le groupe existait en dehors de sa représentation mentale. Chaque individu se met à raisonner sur l’abstraction du groupe comme sur une personne réelle ; il lui prête des intentions et des activités, et, par l’effet de cette illusion anthropomorphique, il en arrive à agir comme si véritablement le groupe se concentrait en une individualité.

C’est ainsi qu’un ministre des affaires étrangères doit traiter avec les

Références à Howitt dans The Native tribus of South-East Australia, pp. 41 et ss.

Chap. VII'.

Les synergies sociales.

S 13. — La conscience sociale.

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représentants d’autres puissances comme si certains États pouvaient, comme les individus, devenir le siège d’une « polarisation sociale » (voir page igi), comme si les autres États devaient « graviter » autour de ceux-là, etc.

Si convaincu que puisse être le lecteur d’un journal que « l’Allemagne » n’est qu’une abstraction, il n’en suivra pas moins les péripéties d’un conflit diplomatique en se représentant cette abstraction sous la forme d’une collectivité de millions d’hommes, alors qu’un instant de réflexion résoudrait le concept en un groupe coordinateur d’une demi-douzaine de personnes. Or, la représentation que se fait ce lecteur suffit pour qu’il se sente rempli de sympathie ou de haine. Sous l’influence de la même fiction, d’autres individus ressentent la même impression et ainsi une multitude d’individus se constituent bientôt en un « groupe virtuel » (voir page 25o), que la première tentative de coordination transformera instantanément en un groupe militant.

Ce n’est pas autrement que l’on déchaîne des guerres.

La conscience sociale que l’individu peut acquérir d’un autre groupe aboutit ainsi à lui inspirer des activités sociales d’un genre spécial : on pourrait les appeler des activités groiipales.

C’est la représentation mentale que l’on se fait d’une certaine nation qui peut décider un père à y envoyer ses enfants pour achever leur éducation, ou un industriel à y acheter sa matière première.

Les activités groupales peuvent être réciproques. On voit des individus de deux groupes différents s’accorder pour fusionner les buts qu’ils poursuivent, se déclarer la guerre, et, en général, convenir entre eux de choses qui engagent les membres de leurs groupes respectifs : par une abstraction nouvelle, ils considèrent alors les uns et les autres que le premier groupe a contracté avec le second. On retrouve cette abstraction dans divers termes du vocabulaire sociologique, comme « fédération », « fusion », « amalgamation », et dans les institutions politiques, où elle a introduit tout l’appareil de la diplomatie. Les coutumes inter-tribales des primitifs donneraient des indications sur les origines de ces activités.

La manifestation la plus parfaite de la conscience sociale étendue à d’autres groupes est la construction juridique de la personne morale. Comme le dit Wodon, « pour rendre sensible et frappante la collection des propriétés inhérentes aux sociétés..., on imagine que celles-ci forment un être distinct de l’ensemble des associés, et l’on bâtit l’abstraction de la personne morale. Mais ce n’est qu’une abstraction, une fiction ou, si l’on

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