DEUXIÈME PARTIE : L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE
Dira-t-on qu’on pourrait percevoir ce qu’il y a de propre dans le phénomène sociologique de l’organisation, en observant les effets matériels auxquels il conduit : le vote d’une assemblée, la constitution d’un pays, la forme d’un contrat, la production d’une usine, le nombre de voix recueillies par un parti? Il est de toute évidence que pour quiconque va chercher la vie dans un phénomène, de tels résultats sont illusoires. Quand le physiologiste étudie la lutte des toxines et des leucocytes dans le sang, il ne se contente pas d’attendre que l’issue se' manifeste par l’apparition de la maladie ou le maintien de l’état de santé. Quand le morphologiste recherche les actions de la pesanteur sur les végétaux, il ne se borne pas à noter la direction plongeante de la racine.
Il ne reste donc pour appréhender le phénomène que la voie de l’abstraction.
Or, dès ce moment il échappe aux sciences de la vie.
Est-ce à dire que les sciences de la vie renoncent à étudier les phénomènes biologiques qui ne sont perceptibles que par l’abstraction? Aucunement. Ainsi, la notion d’espèce est une des plus essentielles à la biologie ; elle appartient à la science positive au même titre que la notion d’individu, sinon même davantage. Mais le biologiste se résigne à étudier la vie de l’espèce dans la vie de l’individu, tellement, disait Is. Geoffroy-Saint- Hilaire, que « la biologie tout entière pourrait être définie la science du tyPe Par l’individu, de la vie collective et successive par la vie individuelle et présente. Nous voyons cette vie individuelle et présente partout en dehors de nous, nous la sentons en nous-mêmes; nous ne concevons l’autre que par un effort de notre esprit ; nous ne saurions en acquérir la notion abstraite qu’en la dégageant de l’observation, si complexe déjà, de la vie de chacun de nous et de chacun des êtres qui nous entourent. » (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)
Est-ce à dire qu’il n’y ait dans la nature que des individus? Nullement. C’est dire simplement que dans les cas où nos aptitudes sensorielles ne nous fournissent pas le moyen d’observer ce que nous concevons, notre seule ressource est d’en chercher les manifestations dans les êtres dont nos sens nous donnent la représentation.
De même pour l'étude de l’organisation sociale.
Ce ne sont pas de simples jeux de l’esprit, que les abstractions successivement consenties par l’individu, pour arriver à la pleine conscience du groupe dans lequel il est comme engrené (voir pages a5q et suivantes). Et ce
Extrait de Is. Geoffroy-Saint-Hilaire dans Histoire naturelle générale des règnes orga-
niques, t. II, p. 269.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 45. — Vue d'ensemble.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
§ 45. — Vue d'ensemble.
n’est pas non plus par un simple dilettantisme spéculatif que des philosophes comme Spencer en sont arrivés à écrire : « A society as a whole, considered apart from its living units, présents phenomena of growth, structura, and function like those of growth, structure and function in an individual body. » (Une société, considérée comme un tout, indépendamment de ses membres vivants, présente des phénomènes de croissance, de structure et de fonction analogues aux phénomènes, de croissance, de structure et de fonction d’un être individuel.)
Je disais qu’à la base de cette abstraction nouvelle il y avait plus qu’un simple produit de la spéculation : il s’y trouve le sentiment incompressible que véritablement Y organisation sociale est.
Assurément, elle est, — comme l’espèce est. Et ceci n’est pas seulement une comparaison.
Car si les êtres organisés, depuis la cellule jusqu’à l’homme, peuvent se perpétuer sans se perdre en un chaos gigantesque, c’est précisément parce qu’ils sont doués de cette propriété particulière que j’ai appelée l’affinité spécifique (voir page 46) et dont une des formes, l’affinité sexuelle assure l’attraction mutuelle des sexes, et une autre, l’affinité sociale, réalise l’attraction mutuelle des individus quelconques, dans la mesure où l’espèce le requiert pour son maintien.
Tenant l’une et l’autre au plus profond de la vie, que font-elles autre chose sinon de permettre le prolongement de la réaction vitale initiale, sans lequel celle-ci épuiserait son action? En particulier, Y espèce humaine, comme telle, cesserait d'exister, sans les formes développées que prend en elle la sociabilité: l’organisation sociale qui en est l’expression suprême, n’est-elle pas, aussi effectivement, la garantie suprême de la vie de l’Espèce?
Chacun des individus qui la composent trouve en lui ce sentiment de l’organisation sociale, qu’il tenterait en vain de refouler, car elle est tout en lui, et il est tout en elle.
Que de fois l’on a voulu éloigner la notion de 1’ « hyperorganisme » social, — je ne parle pas des burlesques créations qui faisaient d’un groupe social un être complet, avec un système nerveux représenté par les voies de communication; je vise simplement la notion du groupe social objectivé. On n’y a jamais réussi : toujours le monstre soude à nouveau ses membres coupés.
C’est que la tentative est vaine. Les êtres vivants sont ainsi faits qu’ils peuvent, qu’ils doivent, prolonger leur activité vitale au dehors d’eux : l’espèce est, l’organisation sociale est.
Extrait de Spencer dans The Study of Sociology, p. 33o.