PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE
Il en résulte une dépendance de fait, ou pour mieux dire, la nécessité d’une accommodation réciproque, que révèle quotidiennement l’observation.
Darwin en donne deux exemples typiques. Dans une propriété du Staffordshire, se trouvait à côté d’une grande lande très stérile et n’ayant jamais été cultivée, un terrain exactement de même nature, mais qui, vingtcinq ans auparavant, avait été enclos et planté de pins d’Ecosse. Le fait seul de cette plantation avait amené dans le dit terrain des changements si remar. quables, que l’on aurait cru passer d’une région à une autre : non seulement le nombre proportionnel des bruyères ordinaires avait complètement changé, mais douze espèces de plantes (sans compter des herbes et des carex), qui n'existaient pas dans la lande, prospéraient dans le terrain. L’effet produit sur les insectes avait encore été plus grand, ce que révélait la présence, exclusivement dans le terrain, de six espèces d’oiseaux insectivores.
Ailleurs encore, dans le comté de Surrey, Darwin put observer les effets du clôturage de certaines landes incultes et garnies seulement çà et là, sur le sommet des collines, de vieux pins d’Écosse. Il avait suffi d’enclore ces landes pendant dix années pour qu’elles se garnissent de jeunes pins, alors que les landes voisines restaient stériles. En examinant de près celles-ci, Darwin y retrouva une quantité de petits plants de sapin qui avaient été rongés par les bestiaux; il en remarqua un notamment qui prouvait, par le nombre de ses anneaux de formation, que depuis de nombreuses années il avait vainement essayé d’élever la tête au-dessus de la bruyère. Jamais auparavant personne n'avait supposé que dans ces landes stériles les bestiaux pouvaient trouver de la nourriture.
On trouvera une description non moins pittoresque dans la monographie de Mc Gee sur les Indiens Seris (publication de l 'American Bureau of Ethnology) : il y montre « the marvellously complété solidarity of animal and végétal life characteristic of subdesert régions » (la solidarité merveilleusement complète de la vie animale et de la vie végétale, qui caractérise les régions sub-désertiques).
L’histoire des âges disparus de la terre abonde en constatations analogues, qui montrent la continuité dans le temps de cette interdépendance végétative. Ainsi, à partir de la période carbonifère, le développement des insectes s’est fait parallèlement à celui des végétaux, et il a abouti à ces phénomènes si caractéristiques de fécondation des fleurs par l’intermé-
Référence à Darwin dans Origine des espèces, p. 77. Extrait de Mc Gee dans The Sévi Indians, p. 36.
Chap. II.
Le milieu vivant et le
milieu social.
S 3. — l/intcrdépcndance végétative.
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§ 3. — L’interdépendance végétative.
rliaire des visiteurs ailés qu’elles reçoivent : on sait en effet, que parmi les modes de transport du pollen, l’un des plus répandus est la pollination par les insectes, les oiseaux et les limaces servant d’ailleurs parfois au même usage.
De même, à notre époque, partout où des espèces différentes exigent les mêmes conditions de vie, on les trouve réunies en grand nombre les unes parmi les autres. Magnin, étudiant la végétation des lacs du Jura, décrit les plages couvertes de limnophytes de diverses espèces, de scirpes, de renouées, de nénuphars blancs ou jaunes, etc. Ces plantes s’étagent en zones concentriques, à la surface du lac, en allant des bords au large, ou en zones superposées en descendant de la surface dans les couches profondes, — répartition purement éthologique, c’est-à-dire déterminée par les conditions d’existence.
Ce fait se rencontre d’ailleurs aussi bien entre individus d’une même espèce : ainsi, le même auteur signale que, dans la région littorale des lacs, existent des étendues entièrement couvertes ou de roseaux ou de nénuphars blancs, etc., et il attribue ces groupements au mode de végétation par rhyzomes qui caractérise la plupart de ces plantes.
Si, à présent, on cherche à se rendre compte des modes de manifestation de eette interdépendance végétative, on aperçoit une première catégorie importante, comprenant toutes les adaptations interspécifiques réalisées en vue de la nutrition.
J’en réunirai une première série sous le nom de phénomènes de prédatisme. Le sens de ce mot reste controversé : n’est-il pas rationnel de l’employer pour désigner, conformément à son étymologie, tout acte par lequel un être en détruit un autre pour s’en nourrir, en l’appréhendant dans l’état où il le trouve dans la nature ? Exemples : amibe saisissant par ses pseudopodes une particule alimentaire, l’entourant et l’englobant peu à peu; plantes carnivores capturant leur proie par leurs feuilles visqueuses ou par un déplacement d’organe; animaux s’emparant par force ou par ruse d’une autre bète, ou broutant les plantes passives; sauvages ramassant les racines ou cueillant les fruits ; pêcheurs en mer ou en eau douce ; chasseurs professionnels ou amateurs.
Une seconde série, où l’on pourrait grouper les phénomènes d'élevage, viserait tous les cas où l’être vivant approprie à ses besoins les êtres dont il fait sa nourriture : fourmis élevant des pucerons ; hommes cultivant les plantes comestibles ou élevant les animaux de boucherie.
Référence à Magnin dans La végétation des lacs du 'jura, p. 341.