PREMIERE PARTIE : LA SOCIOLOGIE
impulsions de cette affinité végétative, et pourquoi, par exemple, on voit une infusoire donner lieu par auto-division à plusieurs milliers de rejetons qui vivent isolés, sans rapports les uns avec les autres.
La seule chose de nature à nous intéresser est le fait que dans des conditions déterminées, les cellules de même souche peuvent établir entre elles des rapprochements d’un ordre nouveau.
Ces rapprochements peuvent être divisés en deux grandes catégories :
Rapprochements coloniaux, où chaque individu conserve une certaine autonomie, exemples : colonies cellulaires des algues, colonies animales à individus non différenciés comme les coraux, ou à individus très différenciés comme les siphonophores.
Rapprochements systématiques, où l’interdépendance des individus est absolue et dont la constitution des organismes pluricellulaires depuis la mousse jusqu’au vertébré le plus compliqué, l’homme, fournit un exemple connu. Dans ces organismes, il y a, ainsi que le disait Claude Bernard, « autonomie des éléments anatomiques et subordination de ces éléments à l’ensemble morphologique ou, en d’autres termes, des vies partielles à la vie totale ». Verworn, dans sa Physiologie générale, commente ce point de vue en évoquant le fonctionnement de cet ensemble si parfaitement coordonné : il suppose un compromis établi entre les cellules, en vertu duquel chacune abandonne une partie de son indépendance, tout en conservant sa vie propre, car la vie du tout n’est que l’expression de la vie des diverses cellules; en dehors de celles-ci, il n’y a rien de vivant. Par la solidarité des cellules entre elles, les conditions vitales de chacune se trouvent modifiées à un haut degré : ainsi, les cellules qui ont échangé la vie libre pour la vie coordonnée, périssent le plus souvent au bout d’un temps fort court, si elles sont séparées de leurs congénères. La dépendance mutuelle est d’ailleurs variable, d’après les types d’organismes : le despotisme le plus marqué se rencontre dans l’organisme humain, dont les cellules nerveuses exercent sur les autres une autorité dictatoriale, au point que pour certaines la spontanéité semble avoir complètement disparu. En même temps, l’action inégale des causes extérieures sur la masse des cellules produit des différenciations dans le rôle et la structure de celles-ci, de sorte que les cellules soumises à l’autorité centrale remplissent finalement, toutes, des fonctions différentes.
Ce sont là de simples métaphores, mais elles caractérisent bien les phénomènes spéciaux de différenciation et d’intégration auxquels conduit, dans
Chap. Il
Le milieu vivant et le
milieu social.
S 4. — I, 'affinité spécifique.
Extrait de Claude Bernaud dans Leçons sur les phénomènes de la vie, t. I, p 355. Référence à Verworn dans Physiologie générale, traduction Hédon, pp 63; et ss.
Chap. II.
Le milieu vivant et le
milieu social.
Si. — L'affinité spécifique.
les organismes dits supérieurs, le « rapprochement systématique » des cellules des tissus (cellules somatiques).
Enfin, il est une troisième série de faits de rapprochements que l’observation fait découvrir entre les individus de même espèce. Il s’agit cette fois d’êtres pluricellulaires constitués, comme il vient d’être dit, par des rapprochements systématiques de cellules : c’est ainsi que l’on voit des oiseaux, comme les hirondelles, se rapprocher pour franchir ensemble de grandes distances; des animaux se réunir pour jouer, comme les marmottes d’Amérique, ou pour se construire des abris, comme les castors; des insectes comme les fourmis associer leurs activités durant toute leur existence; les hommes, enfin, donner lieu à des manifestations innombrables de relations interindividuelles.
Il semble donc que, dans des conditions déterminées, l’affinité interindividuelle puisse en quelque sorte s’élargir et s’étendre à tous les individus de la même espèce. J’appellerai cette forme particulière l 'affinité sociale. Elle conduit les individus à établir des rapports avec d’autres dans lesquels ils retrouvent cette similitude d’organisation qui a déjà été signalée comme déterminant l’affinité sexuelle et l’affinité végétative (voir pages 47 et 48).
Encore une fois, d’ailleurs, tout comme pour les faits d’affinité sexuelle et d’affinité végétative, le phénomène n’est pas général chez toutes les espèces, et ce que je viens d’appeler « des conditions déterminées » reste dans son ensemble confus. Il doit être suffisant pour le moment de constater le fait des rapprochements sociaux.
Dans l’ensemble, ces trois séries de rapprochements interindividuels — rapprochements dus à l’affinité sexuelle, à l’affinité végétative et à l’affinité sociale — semblent bien dégager les trois modalités d’une même affinité, que j’appellerai Yaffinité spécifique, pour remplacer provisoirement une abstraction nécessaire par un mot.
Il est sans doute superflu de dire que les termes « affinité spécifique », « affinité sociale » n’ont que la valeur de la notion qu’ils recouvrent. Lorsqu’un esprit aussi positif qu’HERTwiG est en présence du phénomène des rapprochements sexuels, il n’hésite pas à l’attribuer à « l’affinité sexuelle » ; de même, il fait remonter les rapprochements cellulaires, que j’ai dénommés coloniaux et systématiques, à « l’affinité végétative ». Et il ne songe assurément pas, ce faisant, à postuler l’action d’une force mystérieuse, d’un principe vital quelconque, pas plus que n’y songe le chimiste quand il parle de l’affinité de l’élément oxygème pour l’élément carbone.
De même, les physiologistes incapables de caractériser l’acte nerveux intérieur considèrent la fonction de cet acte pour lui imposer un nom approprié « qui le fasse recon-
VIENT DE PARAITRE
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Ernest SOLVAY
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