‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 29 sur 143 · PREMIERE PARTIE : LA SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE : LA SOCIOLOGIE

naître toutes les fois qu’on aura à le désigner ». (Morat et Doyon). Cette fonction ne leur est connue que d’un point de vue tout à fait général, mais à ce titre encore, sa connaissance leur est précieuse : on la dénomme l’excitation.

Le tout est de se souvenir constamment que ce ne sont là que des abstractions, nécessaires, mais temporairement consenties, et que rien dans la vie n’a un déterminisme autre que celui des phénomènes fondamentaux de la nature.

Quant aux esprits qui a priori rejettent toute abstraction, il est tout à fait vain de tenter pour eux une justification : s’ils ignorent que jamais on n’a fait avancer une science sans la jalonner d’abstractions, toute discussion est impossible avec eux. Houssay semble avoir écrit ceci à leur intention : « Il n’importe pas de rechercher s’il est bien ou mal de procéder ainsi, puisqu’il ne saurait pas y avoir de science sans la pensée humaine, puisqu’il n’est même pas possible d’émettre la moindre description d’un phénomène, qui ne contienne une énorme abstraction et ne dénature tout. Il n’y a pas à vouloir échapper aux conditions de la pensée, ni à rêver de science qui soit purement objective. Cela n’est pas possible. En donner l’illusion, est faire une œuvre vaine, propre seulement à satisfaire les esprits superficiels faciles à contenter. »

Chap. II.

Le milieu vivant et le

milieu social.

S 4. — L’afTi ni té spécifique.

§ 5. — L’affinité sociale.

Tout cela étant comme l’observation de la nature l’a révélé, la question se § 5. — L’afii

1 • • , . ,,, , , . , . -, nité sociale.

pose de savoir suivant quel plan 1 ethologie pourrait en systématiser 1 etude.

Assurément, tous les faits groupés soit sous la rubrique d 'interdépendance végétative (§ 3) soit sous celle d’ affinité spécifique (§ 4) ont ce caractère commun que l’individu, — cellule, végétal, animal, homme, — se trouve modifié énergétiquement dans son développement, par les réactions qu’il doit opposer aux sollicitations venues des êtres vivants qui l’entourent. Cela est vrai du pin d’Écosse rongé par les bestiaux, des plantes éliminées par les roseaux envahissants, de l’antilope guettée par le lion, de la cellule tissulaire minée par le microbe, comme du mâle faisant sa cour à la femelle, de la cellule musculaire assujettie à la cellule nerveuse, de l’employé enfin, rougissant et balbutiant devant son chef.

Assurément aussi, la vue purement extérieure de tous ces faits semble établir entre eux des concordances que l’on a vite fait de prendre pour des similitudes. En quoi les bords d’un lac couverts de nénuphars blancs, diffèrent-ils des rives d’un canal garnies d’une foule assistant à des régates?

Une procession de chenilles du bombyx toutes écloses d’une même ponte et un cortège de manifestants ne sont-ils pas un seul et même phénomène? Un

Extrait de Morat et Doyon dans Traité de physiologie, t. II, p. 42. Id. de Houssay dans La forme et la vie, p. 8.

Chap. II.

Le milieu vivant ot le

milieu social.

S 5. — l'affinité sociale.

tæniaou un invité importun ne sont-ils pas l’un et l’autre des parasites? L’organisme humain avec sa centralisation céphalique n’est-il pas un club, un parlement ou un État?

C’est ainsi que Kipling a pu, dans son Jungle Book, représenter la jungle comme une vaste société construite par les diverses espèces animales, élaborant le « droit des bêtes « que chaque génération respecte héréditairement. C’est ainsi encore qu’EüM. Perrier consacre un chapitre de ses Colonies animales à la « vie sociale » des tuniciers.

Si l’on entre dans cette voie, comme beaucoup de biologistes, on en arrive, tel Magnin, à donner au chapitre sur la végétation des lacs du Jura, mis plus haut à contribution (page 43), le titre de Sociétés et associations, ou, tel Verworn, dans le passage résumé (page 49), à parler de Y Etat cellulaire.

C’est là un fâcheux abus de termes qui recouvre le plus souvent une confusion des réalités. Hertwig, discutant la définition que Huxley donne de l’individu organique, fait remarquer « dass sie vollstândig der gewôhnlichen Sprech- und Denkweise widerspricht » (qu’elle est en contradiction formelle avec la signification habituelle des mots et avec la représentation qu’on s’en fait).

De même, la nature des choses indique qu’il faut conserver aux termes société , association, associés , etc., leur sens véritable : une association est une « réunion de personnes agissant comme une seule, dans un but arrêté d’avance et nettement défini ». Il faut avoir plus que de la bonne volonté pour comprendre sous ce vocable les innombrables faits d’interdépendance végétative, dont quelques-uns ont été rappelés plus haut

Vainement, chercherait-on à dégager le motif de cet abus de termes : le langage courant, à défaut d’un langage scientifique que l’on peut toujours créer, suffit à désigner d’une façon adéquate tous les phénomènes étudiés par l’éthologie de l’individu considéré dans son milieu vivant. Si l’on veut bien y faire attention, on verra, en relisant les pages précédentes, que je me suis attaché à ne faire usage d’aucun mot non approprié et que la précision de l’exposé ne semble guère en avoir été atteinte. Les plantes des lacs du Jura constituent des « agglomérations », non des « sociétés »; le cycle de l’anhydride carbonique est un « phénomène d’interdépendance végétative », non une « association ».

Il y a d’ailleurs, dans l’ordre suivi pour l’exposé des phénomènes réactionnels de l’individu à l’égard du milieu vivant, autre chose qu’un désir

Référence à Perrier dans Les colonies animales, pp. 358 et ss. Extrait de Hertwig dans Allgemeine Biologie , p. 373.

Page 1