‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 32 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE

puisse rappeler l’idée d’adaptation réactionnelle ; on le trouve déjà dans la dénomination même de la science des adaptations [l’éthologie] et l’on verra dans la suite de ce travail qu’il fournit aisément des composés appropriés à l’appellation de divers phénomènes).

Ce qu’on nomme l 'imitation n’est donc qu'un cas particulier de la palinéthie, correspondant à un certain développement mental, qui surajoute des phénomènes psychiques au phénomène initial.

Cela étant, la palinéthie tient évidemment à la sensibilité de l’être, mais ceci n’emporte pas sa confusion avec l’affinité sociale. Vraisemblablement, la disposition palinéthique est un des éléments de l’impression de similitude organique par laquelle un individu perçoit qu’un autre est de la même espèce que lui : mais il est certain que ces deux choses ne sont pas identiques.

Il est, d’ailleurs, tout à fait prématuré de poser ces questions : en disant que l’affinité sociale est un état de la sensibilité physique de l’être, je constate simplement un fait. C’est à l’étude proprement dite de la sensibilité qu’il appartient de le- résoudre en ses éléments.

Chap. II.

Le milieu vivant et le

milieu aocial.

S 5. — L'allinité sociale.

Une chose, en tout cas, est évidente : c’est que l’on n’aboutira à rien, si l’on se contente des conjectures téléologiques que l’on a tentées jusqu’ici pour trouver à la vie sociale un déterminisme particulier.

Je dois bien dire à présent quelques mots de ces hypothèses, parce qu’elles sont de nature à influer sur l’idée que l’on peut se faire de l’affinité sociale. La plupart des auteurs se sont ingéniés à montrer que si, dans beaucoup d’espèces, les individus ont entre eux des rapports sociaux, c’est parce qu’ils en retirent des avantages. (Avant de reproduire certaines opinions caractéristiques, j’attite de nouveau l’attention sur les réserves énoncées ci-dessus au sujet des termes « instincts sociaux », « sentiments sociaux ».)

Ammon expose avec une netteté particulière ce point de vue : « Les instincts sociaux dérivent de l’instinct de défense. Ils ont pour base la plus grande efficacité de la défense résultant de l’association de plusieurs individus... La vie sociale, dès ses origines les plus rudimentaires, doit avoir été une organisation utilitaire. Si la réunion en masse d’individus d’une même espèce assurait leur sécurité contre leurs ennemis, à l’insu des individus eux-mêmes, la vie sociale a pu se former peu à peu par sélection naturelle, conformément au principe darwiniste... Dans beaucoup d’espèces animales, les individus vivent isolés; dans d’autres espèces, c’est l’association qui

Extrait d’ Ammon dans L’ordre social, pp. 95, 39, 45. INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE)

Chap II.

Le milieu vivant et le

milieu social.

§ 5. - L’affinité sociale.

domine, et la raison en est exclusivement dans les lois naturelles exposées précédemment, selon que, dans telles conditions données, l’isolement ou l’association offrent plus d’avantages à l’espèce en question. »

Il suffit pour montrer la vanité de ces vues finalistes de noter quelques faits d’observation.

Voici, par exemple, un passage suggestif d’un essai posthume de Darwin :

« Que devons-nous penser de la puissante impulsion qui amène les lemmings, les écureuils, les hermines et d’autres animaux qui ne sont pas régulièrement migrateurs à se rassembler parfois et à s’engager dans une course à travers de grandes rivières, des lacs et même dans les mers, où de grandes quantités périssent, où même il semblerait que tous périssent ? L’impulsion originelle semble venir de ce que le pays est surchargé d’animaux, mais il est douteux que, dans tous les cas, il y ait réellement pénurie d’aliments. Toute l’affaire est inexplicable.

« L’instinct social est indispensable à quelques animaux, il est utile à un nombre plus grand encore pour les avertir rapidement du danger; il ne parait être agréable qu’à quelques animaux. Mais on ne peut s’empêcher de penser que cet instinct va quelquefois jusqu’à l’excès et est nuisible. Les antilopes de l’Afrique du Sud et les pigeons voyageurs de l’Amérique du Nord sont suivis d’une foule d’animaux et d’oiseaux carnassiers, qui eussent eu peine à vivre si leur proie eût été disséminée. Le bison de l’Amérique du Nord émigre en si grandes troupes que, lorsque le troupeau arrive à des passages étroits sur les bords des rivières, les premiers sont souvent culbutés dans les précipices et mis en pièces. Pouvons-nous croire, lorsqu’un herbivore blessé retourne vers son troupeau et est attaqué et tué par ses compagnons, que cet instinct très répandu soit de quelque utilité à l’espèce ? »

J’ajouterai quelques observations que suggèrent les renseignements fournis par Brehm sur la vie sociale des singes. (Brehm partage d’ailleurs la manière de voir discutée ici.) Si l’hypothèse que c’est le soin de leur sûreté et de leur défense qui porte les singes à vivre socialement est exacte, il serait normal de trouver que les singes assez forts pour se défendre seuls, vivent isolés ou en petites troupes, et que les singes les plus faibles constituent des troupes nombreuses. Il faudrait, en outre, que l’organisation sociale fût telle que les animaux les plus forts fussent à même de protéger les autres et de les aider.

Extrait de Darwin dans Romanes, L’évolution mentale chez les animaux, p. 3SS.

Référence à Brehm dans Les mammifères, t. I, Introduction, p. xvii, et « Singes »,

passim .

Page 1