‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 36 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE

H. de Balzac; clans sa préface à la Comédie humaine, il écrivait, dès 1841 : « L’idée de la Comédie humaine... me vint d’une comparaison entre l’humanité et l’animalité... L’animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou pour parler plus exactement les différences de sa forme, dans les milieux où il est appelé à se développer. Les espèces zoologiques résultent de ces différences... Pénétré de ce système bien avant les débats (entre E. Geoffroy- Saint-Hilaire et Cuvier) auxquels il a donné lieu, je vis que sous ce rapport la société ressemblait à la nature. La société ne fait-elle pas de l’homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d’hommes différents qu’il y a de variétés en zoologie?... Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un oisif, un savant, un homme d’État, un commerçant, un marin, un poète, un mendiant, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l’àne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. Il a donc existé, il existera donc de tout temps des espèces sociales comme il y a des espèces zoologiques. »

Depuis Balzac, le sens vulgaire du milieu social n’a fait que s’affirmer davantage par un emploi toujours plus généralisé : c’est devenu un cliché de la conversation de parler aujourd’hui d’un « bon milieu », « d’un milieu intéressant », etc.

On s’en tiendra ici, et le sociologiste devra rigoureusement s'en tenir au sens scientifique. Du milieu social ainsi conçu, on peut dire exactement ce qu’on dit du milieu en général : « L’organisme naît et se développe dans un milieu qui lui est imposé. »

Il suffit, pour s’en rendre compte, de se représenter par la pensée les destinées divergentes de deux garçons venant au monde sensiblement doués des mêmes potentialités d’aptitudes : l’un naît chez des cultivateurs ignorants, pleins de préjugés sur les choses de la vie, ne pouvant ou ne voulant disposer d’aucun moyen de communication avec d’autres hommes plus évolués, n’apercevant pour leur fils d’autre occupation que la leur propre, d’autres façons de s’y adonner que celles consacrées par la routine empirique. L’autre naît, tout à côté, dans des conditions identiques d’ambiance cosmique, mais chez des cultivateurs initiés aux modes modernes de concevoir les choses, familiarisés avec les exigences incessantes du progrès, cherchant les occasions de prendre contact, par des déplacements et des voyages fréquents, avec les personnes dont ils devinent la supériorité, mis par ces fréquentations et par des lectures au courant de toutes

Chap. Il

Le milieu vivant et le

milieu sooial.

S 5. — L’affinité sociale.

Extrait de Balzac dans La maison du chat- qui-p ilote, préface, p. 2.

Chap. II.

Le milieu vivant et le

milieu sooial.

§ 5. - L’affinité sociale.

les professions qui peuvent répondre le plus étroitement aux aptitudes de leur enfant. A vingt-cinq ans, l’un et l’autre garçon seront si peu semblables — au point de vue « sociologique », c’est-à-dire au point de vue de leurs rapports avec les autres hommes et de la place qu’ils occuperont parmi eux, — qu’un naturaliste éthologiste en ferait deux variétés distinctes. Les adaptations énergétiques que leur milieu social respectif leur aura imposées, les auront à ce point différenciés.

On conclura de toutes ces remarques que faire de la sociologie, c'est, à n'en pas douter, faire de l'énergétique sociale : si ce n’est pas cela, ce ne peut rien être, dans l’état présent des connaissances. Ernest Solvay — pour le citer encore, non parce qu’il est le créateur de cet Institut, mais parce que véritablement ses vues fondamentales éclairent tout le problème — Ernest Solvay a donc raison quand il écrit : « Si l’on veut édifier une sociologie positive, on doit considérer avant tout l’énergie mise en jeu dans l’activité vitale... L’énergétique domine la science moderne. Depuis que l’unification des différentes formes sous lesquelles l’énergie apparaît dans les phénomènes de l’univers a été opérée, on peut dire que l’énergétisme a, en principe, englobé dans son domaine toutes les sciences de la nature. Il n’est pas une action dans l’univers que l’on ne conçoive comme devant recevoir, un jour prochain, son évaluation énergétique, directe ou indirecte. Et les tentatives que nous faisons pour orienter la physiologie et la sociologie dans cette direction ne sont, en somme, que la conséquence logique des indications qui résultent de l’examen du mouvement scientifique moderne, pris dans ses grandes lignes d’ensemble. »

Extrait d’E. Solvay dans Formules d’introduction, p. 42.

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